Nuit de la radio 2010 : Les oreilles ont des murs

Fidèle à sa liberté de ton, la Nuit de la Radio pour ses 10 ans vous propose un voyage au cœur de la censure. Une heure et demie de pépites sonores préparées par Janine Marc-Pezet, aidée d’Irène Omélianenko (membre de la commission sonore Scam et productrice à France Culture) et de Gregor Beck (président de la commission sonore de la Scam Belgique).
Une manifestation Scam / Ina, avec le soutien de Radio France.

Des archives sonores de l’Ina s’élèvent des voix politiques, culturelles, artistiques...
Elles dessinent le portrait robot du Censeur, des années 1940 à nos jours. Une description forcément imparfaite, ce brave homme sachant montrer, selon les époques, un visage changeant…
Clair et net, il interrompt une retransmission.
Teigneux, il brouille les ondes.
Insidieux, il exile ou interdit une parution.
Soupçonneux, il incite à l’auto-censure.

Les murs ont des oreilles

« Il est interdit d’interdire ! » On connaît le slogan soixante-huitard. Et si, en 2010, il était devenu son contraire ? « Il est interdit de ne pas interdire » ? Ce n’est paradoxal qu’en apparence et je vais essayer d’expliquer comment et pourquoi peuvent s’affronter deux logiques : celle du « tout est permis » et celle du « politiquement correct ». Certes, quand on voit d’où on vient, on ne peut que le constater : il y a du progrès ! Elle semble loin l’époque où Maurice Clavel pouvait « quitter le plateau » (déjà !) en lançant : « Messieurs les censeurs, bonsoir ! » ; la même époque où une speakerine (Noëlle Noblecourt) était licenciée pour avoir « montré ses genoux » à la télévision. Et s’agissant de ce qui nous intéresse – la radio –, la sélection que nous vous proposons est assez significative. La liberté des ondes a été une longue conquête et, en 2010, on ne peut qu’être effaré de la pression s’exerçant sur les journalistes – mais pas seulement – les hommes et femmes de programme en général. Car, contrairement à une idée encore répandue, les problèmes inhérents à la liberté et à son contraire ne sont pas seulement politiques : ils relèvent des mœurs, du commerce, du sport… Et c’est là qu’on en arrive au « politiquement correct » avec tout ce que cela implique d’hypocrisie, de démagogie, de « défense des minorités » et j’en passe… Au fond, c’est Beaumarchais qui avait prévu, dès 1784, ce qui se passe sous nos yeux et sous nos oreilles dans sa fameuse tirade du Mariage de Figaro: « Pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place […] je puis tout imprimer librement sous l’inspection de deux ou trois censeurs. » N’avait-il pas ainsi anticipé ce « politiquement correct » qui amène à l’autocensure bon nombre de journalistes – radio, télé, presse écrite ? En 2010, on peut parler de tout, en toute liberté, à condition de ne pas aborder le sujet des « communautés », comme celle des homos, des hétéros, des Auvergnats, des Bretons, des juifs, des catholiques, des protestants, des islamiques, des pauvres, des riches, des femmes, des hommes… Certes on est plus grossier dans l’audiovisuel qu’il y a un demi-siècle, mais ce qu’on appelait, naguère, les « gros mots » servent d’alibi à cet asservissement au « politiquement correct », lequel, en radio, n’est rien d’autre qu’une sorte de « burqa phonique » empêchant de traiter de tous les tabous. En définitive, une fois de plus, il faut le rappeler : « La liberté ne s’use que si l’on ne s’en sert pas ! »

Pierre Bouteiller, président de la commission des œuvres sonores de la Scam