Mot du Président du jury

Lorsqu'on a le privilège de siéger au jury des Étoiles, on s'installe devant son écran avec beaucoup de tranquillité. Les films ont été sélectionnés parmi plusieurs centaines par nos collègues, (une pensée émue pour eux!), il n'y a plus qu'à se laisser aller à la volupté de la découverte, se laisser séduire ou bousculer sans résistance, même si on n'oublie pas que les préjugés sont là, terribles, tapis dans un coin de la tête : le bon goût, (dont le père Hugo disait que c'est « une précaution prise par le bon ordre »), ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, ce qui est beau et ce qui ne l'est pas, ce qui fonctionne ou ce qui ne marche pas.

Et si ça marchait quand même ?

Prendre le temps de regarder ces films, c'est se donner un grand plaisir de cinéma, évidemment, mais c'est aussi, sans qu'on y prenne garde, faire retour sur notre propre travail. Car on est très lucide sur ce qui grince dans les films des autres : un plan trop long ici, un manque d'exigence sur la lumière ou le cadre, une musique lourdingue, un montage maladroit... Et puis voici la bonne idée qui nous stupéfie, une audace, un raccord qu'on n'aurait pas osé, un plan admirable qui nous submerge de sa beauté et nous fait éprouver le sentiment le plus jouissif qu'on puisse ressentir devant une œuvre d'art : l'admiration.

La possibilité d'une étoile...

C'est le moment de retrouver les membres du jury, Amalia Escriva, Anne Gintzburger, Thierry de Lestrade et Pauline Horovitz, dont je salue ici la qualité d'écoute et l'ouverture d'esprit. Car la Scam avait bien fait les choses : c'est peu dire que nos sensibilités étaient diverses, et nos réactions imprévisibles. Au premier tour de table, huit documentaires seulement ont fait d'emblée l'unanimité !

Du coup, comme nos prédécesseurs, plutôt que de voter des majorités relatives un peu molles, nous avons fait le choix d'entériner des propositions minoritaires, du moment qu'elles étaient défendues avec ferveur par l'un(e) ou l'autre d'entre nous.

Cela dit, nous sommes très heureux de mettre en lumière ces trente films, qui, chacun à sa manière, témoigne d'incontestables personnalités d'auteurs. Malgré les difficultés, qu'il n'est pas nécessaire de rappeler ici, le documentaire vit.

Il y a beaucoup d'horreurs dans ces films, mais aussi des fulgurances de lumière et d'espoir. Le documentaire nous donne à voir le monde avec acuité, c'est parfois éprouvant mais c'est ce qui fait sa beauté et sa raison d'être : son regard ne fuit pas. Il nous enjoint de ne pas détourner les yeux, il est le témoignage d'une intelligence, d'une pensée en action … et d'une écriture.

Cette constatation d'évidence me remet en mémoire les recommandations ironiques d'Andrzej Wajda à propos de la censure: « Premièrement, ne pense pas. Si tu penses, ne parle pas. Si tu parles, n'écris pas. Si tu écris, ne publie pas. Si tu publies, ne signe pas. Si tu signes, ne sois pas surpris. »

Puissent ces films aujourd'hui étoilés nous inciter à continuer à penser, écrire et réaliser librement ... et à signer, quoi qu'il en coûte.

Christian Rouaud