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photo Matthieu Raffard

Jean Echenoz, lauréat 2018

photo Matthieu Raffard

Né en 1947, Jean Echenoz a publié le premier de ses dix-sept romans ou récits aux Editions de Minuit en 1979. Ses premiers livres sont portés par l’influence du roman noir, du cinéma et de la musique. Ils reflètent son goût de la géographie et révèlent son art du glissement, qu’il soit narratif ou syntaxique. La fiction est un terrain de jeu dans lequel Jean Echenoz semble toujours emprunter des « voix latérales ». En 2001, il consacre un récit à son éditeur disparu, Jérôme Lindon. Suivront entre autres trois romans consacrés à trois vies : celles du compositeur Maurice Ravel, de l’athlète Emil Zatopek et de l’inventeur Nikola Tesla. Dans son dernier livre, Jean Echenoz renoue avec le roman d’espionnage.

Éléments bibliographiques

Le Méridien de Greenwich, Minuit, 1979
Cherokee, Minuit, 1983,
L’Équipée malaise, Minuit, 1987
Nous trois
, Minuit, 1992
Les Grandes blondes, Minuit, 1995
Je m’en vais
, Minuit, 1999
Ravel, Minuit, 2006
Courir, Minuit, 2008
Des éclairs, Minuit, 2010
14
, Minuit, 2012
Envoyée spéciale
, Minuit 2016

Jean Echenoz
par Colette Fellous, écrivaine

C’est à une étonnante plongée dans les coulisses de l’œuvre de Jean Echenoz que nous avait invités l’exposition qui lui a été consacrée à la BPI du Centre Pompidou l’an dernier1. Lettres, documents préparatoires à l’écriture de ses romans, journaux, cartes, itinéraires aériens, cartes postales, bestiaires, extraits de films, photos, archives, carnets d’un poilu qu’il a recopiés à la main pour son livre 14, ou articles de L’Équipe sur Emil Zatopek, personnage de son roman Courir. « Roman, rotor, stator » était le titre de cette exposition, formule extraite de son premier roman Le Méridien de Greenwich, paru en 1979. Roman, moteur, immobilité. Trois mots qui, d’une certaine façon, éclairent l’œuvre de Jean Echenoz, une œuvre étrange, puissante, secrète, qui puise sa force dans l’observation minutieuse du réel et dans la recherche d’une langue musicale qui accueille les dissonances, les surprises, les accidents et la cocasserie, sans jamais se répéter ni se figer dans un système.

« J’aime quand c’est différent, j’ai besoin que ça bouge, si je m’attardais sur quelque chose de trop fixe, je m’ennuierais », dit-il. Et si son œuvre est avant tout marquée par le mouvement et le déplacement, la Corée, Greenwich, la Malaisie, l’Inde du Sud, le pôle Arctique, ou tout simplement Paris, le RER, un cargo, la gare du Bourget, la place Franz-Liszt, c’est qu’il a une terreur de la répétition. Écrire, c’est se battre contre ce qui revient sans cesse, c’est aller au-delà de ce qu’on sait faire, s’aventurer, se renouveler, enquêter. Il y a quelque chose du détective ou de l’enquêteur chez lui, un personnage qui voudrait parfois se rendre invisible pour mieux voir, écouter, sentir, qui ne parle pas beaucoup, qui sourit et ne cherche jamais à expliquer quoi que ce soit. C’est au lecteur de dire. Enquêter est déjà une situation romanesque, on part à la recherche de traces, on interviewe, on rencontre, on découvre, on s’étonne. Un livre est toujours chez lui le résultat d’un long travail d’enquête qui lui prend à peu près deux années, pendant lesquelles il amasse des choses entendues, observées, rêvées, glanées au hasard. Ce sont parfois des déchets ou des notes qui ne lui serviront pas directement et ne réapparaîtront peut-être que plus tard, dans un autre livre. Chaque roman a sa propre logique, sa propre vitesse et il arrive que le texte refuse certaines scènes que l’auteur propose, c’est là toute la beauté et la force de la littérature.

Jean Echenoz est apparu sur la scène littéraire en 1978, à une époque où le roman était fatigué, où il était plutôt question de théorie littéraire et de croisements de disciplines, littérature, psychanalyse, linguistique, ethnologie, tout cela était lié et exigeait du lecteur une autre approche de tout texte littéraire, plus analytique. S’engager à écrire un roman dans ces années-là était une prouesse et un défi. C’est alors qu’après avoir fait pendant de nombreuses années des pages d’écriture, exercices où il s’amusait, à la façon des peintres, à copier des écrivains qu’il aimait, Burroughs ou Melville par exemple, après avoir été formé depuis l’enfance par la musique et le cinéma, il a choisi une nouvelle porte d’entrée qui n’avait pas encore été trop empruntée : le roman noir. Mais en avançant dans l’écriture, le roman était parti dans des directions différentes, cela a donné Le Méridien de Greenwich, livre devenu presque culte, signant le début d’une grande complicité avec Jérôme Lindon et les Éditions de Minuit, aujourd’hui dirigées par sa fille, Irène Lindon. La rencontre avec Jérôme Lindon a été décisive dans le parcours de son œuvre, aujourd’hui traduite en plus de trente langues : « Il avait un mode de lecture très précieux. À sa mort, j’ai eu envie de fixer des souvenirs, juste pour moi, pour ne pas les perdre, je ne croyais pas que cela deviendrait un livre, mais lorsque Irène Lindon a lu mon récit, elle a décidé de le publier. » Le livre, élégamment intitulé Jérôme Lindon, est paru en octobre 2001, il témoigne de la force et de la complexité des liens entre un auteur et son éditeur : « On parle forcément de soi lorsqu’on parle de quelqu‘un, on délivre aussi quelque chose de soi. »

Si Jean Echenoz n’aime pas trop se livrer sur le commentaire de ses propres livres, il s’enthousiasme volontiers sur ses lectures, celle de Dickens par exemple, qui a été une vraie bascule dans l’enfance, une voie vers la littérature, puis la découverte de Melville et Stevenson, surtout Le Maître de Ballantrae, qu’il a d’ailleurs préfacé pour une édition de POL. Un des livres qu’il aime relire sans se lasser est le livre de Raymond Roussel La Vue, un poème de huit cents alexandrins qui détaille de façon cocasse une scène de bain captée à travers l’œilleton d’un porte-plume, la description devenant une forme de fiction aventureuse. D’autres lectures ont été importantes, Le Bavard de Louis-René des Forêts, ou Les Lauriers sont coupés d’Édouard Dujardin. On ne s’étonnera pas que ce soient trois textes qui ont fondé la modernité littéraire. Jean Echenoz est sans doute lui aussi inventeur d’une modernité, même s’il ne le revendique jamais. Trop pudique et trop modeste pour cela. Aujourd’hui, pour un livre en préparation, il rassemble des recherches sur l’histoire des satellites, de ceux qui rôdent autour de nos têtes et qui finiront bien par nous tomber sur la tête…

S’il écoute moins de jazz qu’au temps de Cherokee, il reste toutefois fidèle à Schubert et Haydn, à Ravel, Stravinsky et Bach, qui ont été la toile de fond de son enfance puisqu’il a toujours vu sa mère jouer du piano, dans ses maisons installées dans l’enceinte de l’hôpital psychiatrique où son père était médecin psychiatre, principalement en Haute-Provence.
Une chose encore, Jean Echenoz s’est aperçu récemment, et il s’en étonne, qu’il y avait un lien entre les trois portraits qui forment sa magnifique trilogie, écrite dans un style limpide, direct, qui laisse toutefois grande place à l’énigmatique : Des éclairs, Ravel et Courir, les vies de Nikola Tesla, un génie de la physique, de Ravel et du coureur Emil Zatopek. « Quand les livres ont été finis, je me suis rendu compte qu’il y avait eu chez tous les trois une forme de grandeur puis de décadence, l’histoire d’un sommet puis d’une chute. »

À la façon des rétrospectives cinématographiques, l’heure est à relire tous les romans de Jean Echenoz, qui, bien que différents, laissent en nous une même trace, une même ambiance. Ils lui ressemblent et n’ont pas vieilli, tout comme lui : regardez-le, son visage a gardé secrètement la clarté et le temps de son adolescence.

(1)  Exposition orchestrée par Emmanuèle Payen et Isabelle Bastian-Dupleix, avec Gérard Berthomieu comme conseiller scientifique, en partenariat avec la Bibliothèque Jacques-Doucet et les Éditions de Minuit.

Au ciel
par Jean Echenoz

Depuis pas mal de temps, bon nombre de machines volantes sont propulsées à des fins scientifiques, politiques et marchandes, vers les hauteurs ionosphériques. Or, que tout ou partie de ces objets viennent un jour retomber sur Terre, l’opinion sous-estime cette éventualité. On la comprend car il est établi que leurs fragments, outre qu’ils sont en général de petite taille, s’amenuisent encore pendant leur chute par effet de frottement, d’usure et de consomption dans les couches denses de l’atmosphère. Ordinairement ils se dissolvent et leur format, quand il n’est pas réduit à rien, passe inaperçu : l’opinion les remarque peu. De plus, la Terre étant couverte à plus de 75 % d’océans, de déserts et de chaînes montagneuses inhospitalières, le risque est faible que ces débris choient sur une humanité qui, de plus en plus, s’agglomère en ville.
Faible, mais point nul : il s’en est quand même trouvé quelques-uns pour dégringoler pas si loin des populations – quoique jamais, dit-on, sur ces populations elles-mêmes. Ces dernières années, sans nuire à qui que ce soit, certains se sont par exemple écrasés dans les environs de Riyad, vers la banlieue pavillonnaire de Georgetown, parmi les faubourgs éloignés d’Ankang ou au beau milieu d’un parc en Ouganda. Leur nature était assez variable, pouvant consister en simples sangles, menus éclats de peinture ou boulons érodés mais parfois aussi, plus volumineuse, en réservoirs d’hélium, turbopompes, tuyères ou sas d’arrimage.
Si l’on peut s’étonner que ces chutes de détritus spatiaux provoquent si peu d’accidents fâcheux, on peut aussi les supposer amenées à se multiplier. Car après les quelque cinq mille lancements consécutifs à celui de Spoutnik 1 en 1957, ce sont à peu près sept mille tonnes de matériel qui orbitent aujourd’hui dans la voûte céleste au-dessus de nos boîtes crâniennes. Et ce, dans ces dernières, afin d’alimenter nos cerveaux en informations diverses et, naturellement, de mâcher le travail de renseignement sur nos personnes. Des vingt milliers d’objets aux formats divers qui se promènent ainsi, nous surplombant en orbite, on est en droit d’imaginer que les trois quarts, ceux qui évoluent à moins de mille kilomètres d’altitude, retomberont un de ces jours n’importe où, pourquoi pas à nos pieds. Notons avec soulagement qu’au-delà de cette distance, l’espérance de vie du quart restant est une affaire de siècles et peut même prétendre, dans les hauteurs extrêmes, à l’éternité.
Certes, il serait aisé, du moins envisageable, d’expédier vers l’éther des appareils spéciaux chargés de se débarrasser des gros débris les plus menaçants. Quant aux petits, l’on sait qu’à leurs moments perdus, sur leurs planches à dessin, des techniciens conçoivent toute sorte de satellites chasseurs équipés de harpons, de pinces ou de filets pour les neutraliser. Mais tout cela n’a finalement que très peu d’importance, la chance d’être frappé par une épave d’engin étant soixante-cinq mille fois plus faible, parole d’expert, que de l’être par la foudre. (N’empêche.)


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