Lettre Astérisque n°64 : « Question de valeur(s) »

Publié le jeudi 19 décembre 2019


image conception graphique : Catherine Zask. En couverture Pascal Quignard - photo Matthieu Raffard

L'édito de Laëtitia Moreau, présidente de la Scam

Action Professionnelle, Tribune, Astérisque, action culturelle, Actu1


« Question de valeur(s) »

C’est un mot polysémique, « valeur », qui résonne dans ce numéro d’Astérisque, chambre d’écho de nos professions. Il sera donc question de valeur dans ces pages, et tout d’abord de partage de la valeur, partage réclamé par les autrices et les auteurs du livre, notamment. Moins de 10 % – 7,2 %, exactement –, c’est ce qui leur revient en moyenne sur le prix de vente d’un livre, un pourcentage dénoncé par le Conseil permanent des écrivains (CPE) aux États généraux du livre en juin 2019. C’est bien peu, ridiculement peu. Ce partage de la valeur, ou son absence, est plus parlant que de grands discours sur la place de l’autrice ou de l’auteur dans ce qui est devenu une industrie de la culture, ou filière de la culture, puisque le mot est désormais tendance.

Derrière ce faible pourcentage, c’est une autre question qui est posée en filigrane : celle de la valeur du travail. Que nous soyons écrivaines, écrivains, réalisatrices, réalisateurs, vidéastes, journalistes ou photographes, nous partageons les mêmes inquiétudes. Une enquête sur la santé des photographes, commandée par la Société des arts visuels et des images fixes (Saif) et la Scam, apporte la preuve, s’il en était besoin, que les conditions de rémunération médiocres combinées à la précarité ont des conséquences néfastes sur leur santé. Il faut lire leurs témoignages pour se rendre compte à quel point, faute de temps et d’argent, beaucoup font l’impasse sur des soins parfois vitaux, sur un repos hebdomadaire ou des vacances. Une profession au bord du burn-out. Et pourtant, interrogés sur l’envie de changer de métier, majoritairement, ils répondent non. Réponse incompréhensible, inaudible, pour qui ne partage pas cette vie toujours sur le fil, une vie qui s’est donné pour but de dire le monde, d’attraper cette chose si étrange et familière qu’est le réel dont tous les jours, les autrices et les auteurs redessinent les contours.

Ils avancent, se fiant à leurs enthousiasmes, résistant à leurs déceptions, fidèles à leurs ambitions, mais aussi à leurs valeurs. Mystère du langage, ce pluriel les sauve puisqu’il ouvre une autre dimension : celle de la création, où il n’y a pas encore de modèle économique. Et le plus fou, c’est que le public suit. Aujourd’hui les podcasts et les chaînes des vidéastes font partie de notre quotidien. Fraîcheur, éclectisme, ton direct, provocateur, intimiste… Le champ est libre, et cela fait du bien. Bientôt, face au succès, revient la même question : de quoi vivent ces autrices et ces auteurs ? De très peu pour le moment. « Je me nourris de ce que je fais, plutôt que de ce que je gagne », déclare avec élégance Valentine Jongen, la jeune vidéaste Belge de 26 ans qui vient de décrocher le Prix de la vulgarisation décerné pour la première fois par la Scam au festival Frames. Pour encourager ces vidéastes, la Scam lance la bourse Brouillon d’un rêve Impact, une aide financière destinée à soutenir des projets de vidéo, chaîne ou websérie documentaire sur Internet. D’autres chantiers importants sont en cours. Nous appelions de nos vœux, depuis plus d’un an, la mise en place d’un fonds d’aide à la création sonore doté de moyens réels pour soutenir un secteur en pleine croissance mais fragile. À ce sujet, le ministre de la Culture a nommé, en octobre dernier, François Hurard inspecteur des affaires culturelles pour mener à bien cette mission. Nous serons vigilants à ce que ce fonds voie le jour : la profession en a besoin.

Enfin, il nous faut remercier chaleureusement Pascal Quignard pour le très beau texte inédit dont il nous fait cadeau dans ces pages. Valeur des mots, d’une langue, la sienne, qui est un monde en soi. La commission de l’Écrit lui a décerné le Prix Marguerite Yourcenar, qui récompense l’ensemble d’une œuvre. « Mes premières patries ont été les livres », peut-on lire dans les Mémoires d’Hadrien. À n’en pas douter, Pascal Quignard vient de là. Magnifique éclaireur d’autres mondes possibles.


Au sommaire

Portrait de Pascal Quignard - p°4 
Audiovisuel et droits d'auteur : un chemin semé d'incertitudes - p°8 
Entretien avec Régine Hatchondo - p°10 
Profession documentaliste - p°15 
Étude sur la santé des photographes - p°18 
Interlude badin avec Valentine Jongen - p°20
Tribune libre sur le Conseil permanent des écrivains - p°22 
For Sama : L'Œil d'Or - le Prix du documentaire 2019 - p°24 
Podcast : horizon élargi mais ciel peu dégagé - p°26 
De nouveaux rêves - Brouillon d'un rêve - p°29 
Entretien : Quelle politique de traduction pour Netflix ? - p°30





 



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