Il y a des lieux où vous vous sentez chez vous, véritablement. La Scam m’a donné le sentiment que cette Maison était bien la mienne et je l’en remercie. Ce fut un réel plaisir et une grande satisfaction d’assumer la présidence du jury des Ėtoiles qui fêtent leurs 6ème année. Cette aventure nous a permis de voir et parfois revoir 60 films sélectionnés dans la production française 2010. Carine Bled-Auclair et son équipe avait fait une présélection pertinente et éclectique. Je l’en remercie vivement.
Le jury composé de Catherine Bernstein, Didier Cros, Michel Daëron et Sylvie Gilman s’est retrouvé ce 17 juin 2011 pour échanger. Après avoir à l’unanimité salué les films qui se sont imposés à nous tous, nous avons su, les uns et les autres, débattre et j’allais dire, défendre nos coups de cœurs. Il reste pour chacun d’entre nous, le film qui aurait dû recevoir aussi une étoile…
Faire partie d’un jury pour honorer des films documentaires et leurs auteurs ne peut se faire seulement dans une approche formelle et la production d’une année reste aléatoire, subjective et au fond arbitraire. Ceci étant, Il y va également du rôle de la télévision, complexe et formidablement responsable. Face à l’internet qui apporte des informations et contre-informations de tout premier plan, que proposent en profondeur, en intelligence, en engagement , en style d’écriture et de création et enfin en humanité, les œuvres qui sont produites et diffusées à la télévision ?
Que nous ont transmis à travers les diverses productions que nous avons vues, leurs auteurs et leurs témoins ? Que voit-on se dessiner dans l’écriture des sujets ? Quelles en sont les limites, les audaces, les vérités ?
On peut sans rougir dire que cette cuvée est exceptionnelle. Elle nous a offert de très beaux films, tant par la profondeur et le sérieux des questionnements que par la puissante qualité des « rencontres » : Andreï Sakharov ou Madeleine Riffaud, donnent un goût de vivre rare, une main tendue vers tous pour vivre son humanité.
Quelques films, dossiers édifiants-exigeants et d’une grande qualité de réalisation ont permis par exemple, d’aborder une contradiction fondamentale du monde schizophrène dans lequel nous vivons :
A la guerre comme à la guerre démontre tristement combien malgré les vœux pieux des gouvernements et des supers puissances, les conventions de Genève sont systématiquement bafouées depuis leurs créations.
Quand à L’histoire de
Rachel, pacifiste dont la mort est interrogée sans cesse ne dit elle pas la tragédie de toute action pacifiste devant l’énorme machine de Guerre ?
Et que dire de la mise en accusation des dérives spéculatives dans
Main basse sur le riz qui menacent de famines, la famille humaine ?
Si comme le soulignait Alain Jaubert l’année dernière
« le documentaire est en excellente santé », le monde va plutôt mal et on aime penser que le documentaire sous toutes ses formes ne fait pas qu’en témoigner mais qu’il participe d’une démocratie en marche.
On remarque des thèmes récurrents (prisons, passé colonial, Afrique) et d’autres films qui interrogent le passé individuel et collectif où les identités sont souvent bafouées.
Remarquons le film d’une femme, elle-même réalisatrice :
Mes deux seins, journal d’une guérison ; la forme est influencée par la mouvance littéraire de l’autofiction de ces dernières décennies et cette parole personnelle, assumée, fait sens et œuvre documentaire. Ceci démontre que la télévision peut garder du temps pour l’unique, l’être unique et que le monde peut l’entendre.
Bref, des sujets dans l’ensemble souvent difficiles pour tenter de penser le monde, offrir des éléments de dialogue et de réflexions.
On note ça et là, quelques tendances négatives (qui relève de la morale ou de l’éthique) à vouloir faire du « cinéma » à tout prix, en bouclant l’aventure dans une dramaturgie radicale ; tentation un peu facile, à laquelle on ne croit pas vraiment ; on devine alors que le sujet est plus complexe que le grand reportage veut bien nous le montrer...
On se prend alors aussi à douter de l’approfondissement du sujet, de sa totale vérité.
En contrepartie, la richesse de l’écriture fictionnelle donne parfois, comme dans
Nous, princesses de Clèves , l’élégance et la juste distance pour en savourer les nombreuses strates. Comme quoi le documentaire absorbe bien volontiers les atouts des divers genres cinématographiques à condition de garder quoi ? L’esprit de vérité, et le respect des personnes filmées.
Enfin, quand les évocations réussies nous offrent des passerelles vers le monde des arts et des créateurs comme le grand Romain Gary ou le mystérieux James Ensor, quel régal !
Certaines œuvres ont déjà été primées et nous n’avons pas voulu en tenir compte ; certaines sont confidentielles et modestes apparemment. D’autres loin des standards de l‘écriture télévisuelle. Nous avons été aussi attentifs aux premiers films très prometteurs malgré parfois quelques faiblesses. Nous avons choisi d’honorer les auteurs quand ils étaient eux mêmes exigeants et respectueux avec leurs sujets ; talentueux, cela va sans dire.
Au nom des autres membres du jury, je remercie tous les auteurs, producteurs et diffuseurs qui ont permis à ces films de voir le jour.
Je suis heureuse de garder toujours espoir dans la production cinématographie, certes spécifique, du petit écran, quand il garde le cap de l’excellence.
Juin 2011