Grand a été mon étonnement quand Patrick Benquet m’a proposé de présider cette année le jury chargé de décerner les Etoiles de la Scam 2007: ayant décidé en 2001 de ne plus réaliser, j’avais le sentiment de n’être désormais qu’une des figures du passé, vite et justement oubliées, du documentaire français. Je ne trouvais là rien de choquant : combien de « grands noms » de notre télévision peuvent-ils sérieusement espérer que leur Œuvre leur survivra ? La réponse va de soi : les doigts de la main d’un manchot suffiraient à les compter. Ainsi en est-il de notre petit monde, même si la modestie n’est pas sa vertu dominante - mais en va-t-il si différemment dans les autres domaines de l’Art ou la Littérature ? Année après année, mois après mois, voire d’un instant à l’autre, tant de génies définitifs et d’immortelles réussites sombrent dans un oubli mérité ! Chaque jour davantage, la gloire consacre l’éphémère ; c’est la marque de l’époque, et un sort commun qu’il nous faut accepter. De toute manière, n’est ni Flaherty ni Bergman qui veut.
La surprise passée, j’ai été touché par l’offre de Patrick. Après six ans de silence, j’existais encore dans la mémoire de mes pairs ? On peut comprendre qu’une telle reconnaissance me soit allée droit au cœur. Pourtant, c’est une autre raison qui m’a fait accepter la responsabilité annoncée : la curiosité a été à l’origine de ma réponse positive. Trouvant de moins en moins ma pâture sur les chaînes que j’ai coutume de regarder, je dois reconnaître que j’ai depuis un moment déjà délaissé la télévision, pour retourner à d’autres loisirs. Ainsi, ne voyant pratiquement plus de documentaires à part quelques exceptions médiatisées et encensées parfois à juste titre, j’en étais venu à me demander si le genre n’était pas engagé dans un processus d’affaiblissement et de disparition à terme. Sachant néanmoins combien pour chacun d’entre nous la tentation est forte de considérer que le monde d’avant risque de disparaître dès lors qu’on cesse d’en être l’un des acteurs, j’ai pensé que le visionnage des dizaines d’émissions et de films présélectionnés par la Commission Audiovisuelle de la Scam, serait pour moi une occasion unique de sortir de ma semi retraite, pour reprendre contact avec l’activité de mes collègues. Ce qui m’était proposé n’était ni plus ni moins que de voir une sorte de résumé des meilleures productions diffusées l’année dernière par les différentes chaînes de télévision de notre pays : j’allais enfin pouvoir me faire une opinion basée sur du concret.
Voulez-vous que je vous dise ? J’ai tout vu, et j’en reste stupéfait. Non que tout m’ait convaincu : il m’est arrivé de me demander ce qui avait pu amener les sélectionneurs à choisir telle ou telle œuvre, qui m’avait ennuyé à mourir ou hérissé le poil pour d’obscures raisons esthétiques ou politiques. Mais qu’importe ? L’essentiel reste pour moi la découverte d’une somme d’invention, de talent, de savoir-faire, d’obstination à aller au bout de son rêve, qui m’a convaincu de l’inanité de mes inquiétudes quant à l’avenir du documentaire. Aussi difficile soit-il devenu aujourd’hui de réunir des fonds, obtenir une commande, trouver des responsables de programmes ambitieux et courageux, non seulement le genre n’est pas en perte de vitesse, mais il est vivant – et comment ! Je ne saurais dire ici mes préférences ou citer ce qui m’a le plus impressionné : ce serait inconvenant – et sans intérêt. L’important est un sentiment qu’il m’a semblé partager avec mes collègues du jury, et qui m’a réchauffé le cœur. Quels que soient les obstacles que l’habitude, la pusillanimité et l’absence d’imaginaire des décideurs, dressent devant les documentaristes actuels, la création en ce domaine ne court pas le risque de disparaître faute de combattants. Il existe en France un réservoir hors du commun de femmes et d’hommes capables de trouver de nouveaux sujets, de nouveaux langages, de nouvelles approches – et de déployer toute l’énergie nécessaire à se battre pour parvenir à faire le (beau) film qu’ils ou elles ont en tête. Fallait-il que j’aie perdu le contact avec la production et les créateurs, pour en avoir douté !