Mot de Carmen Castillo, présidente du jury



 

Il n’était d’autre choix en ce début du mois d’avril : le jury devait se retrouver sur un écran morcelé. Pourrions-nous réussir à travailler ? Comment pourrais-je saisir par ordinateurs interposés les nuances de nos paroles échangées ?

Comme chaque année, notre mission était de choisir 30 étoiles sur 60 films présélectionnés par la Commission du répertoire audiovisuel. Puisque nos tournages et autres chantiers étaient à l’arrêt, nous étions plus disponibles –même si le temps filait à grande vitesse – et avons décidé de nous offrir trois longues séances avant la plénière. D’un rendez-vous à l’autre, nous avons traversé l’écran et avons créé un espace commun: une équipe.

Et parce que je n’étais qu’une personne de plus à côté de Jennifer Deschamps, Joël Farges, Samuel Lajus et François Reinhardt, la tension qui m’habitait au départ de cette expérience a disparu ; je me suis oubliée. De générations et de parcours différents, nous avons regardé les films non comme des réalisateurs, mais comme des sujets ouverts et attentifs à chaque film. Nos sensibilités, nos subjectivités, ont été mises à l’écoute des autres, sans calcul, sans crainte, sans ego. Bel apprentissage. Par-delà nos expériences et nos goûts, nos affinités électives devant la scène du cinéma documentaire d’aujourd’hui ont bâti un socle où il était possible et si enrichissant de réfléchir. C’est qu’on ne pense jamais seul. Entre nous, des paroles libres, du respect, de la lenteur, et une énergie salvatrice dans cet étrange « entre-temps ». Il nous fallait choisir et même si nous avons tous, inévitablement, quelques regrets, nous sommes sereins : nous avons travaillé avec rigueur et engagement.

La sélection
A l’évidence, nos regards ont été empreints du moment que le monde traversait, et de l’inévitable question qui se posait avec une acuité nouvelle : le documentaire, le cinéma, sont-ils autre chose que des grains de sable lancés à la face du rouleau compresseur mondial ? Permettent-ils de s’opposer à une seule inégalité, de réparer une seule injustice ? Tout cinéaste a envie de répondre oui, et nombre de films y contribuent par le simple fait de révéler l’invisible au grand jour, que ce soit sous la forme d’une investigation implacable, ou en revisitant l’histoire, ou en évoquant des douleurs et des joies de cette humanité dont l’existence est niée - et que, parfois, seul le cinéma documentaire parvient à éclairer... C’est tout ce large éventail de films que nous avons eu l’honneur d’avoir sous nos yeux et la responsabilité d’apprécier. Pour certains, exceptionnels par leur parti pris de réalisation, un cri de joie unanime ; pour d’autres, nous avons partagé en confiance, nos impressions, nos chocs, nos questions ou nos doutes. Chaque film était unique, il était là, devant nous, face à nos solitudes, mais il tissait des liens. Chaque film avait une histoire particulière de production et de diffusion, certains réalisés à petits budgets, d’autres mieux dotés, certains avaient déjà été reconnus, d’autres avaient été diffusés trop discrètement. Mais ils avaient presque tous cet air de famille : une audace dans la forme, un courage dans le contenu, une originalité dans la manière de raconter une histoire, bref le regard d’un créateur.

Le documentaire et la pandémie
Le documentaire est fait de ce paradoxe, c’est à la fois la vision personnelle de l’auteur et une disponibilité forte, une écoute attentive de l’autre, des autres, c’est une subjectivité en acte et une ouverture sur le monde, portée par le désir d’un inconnu à découvrir et à révéler. Il exige une liberté totale de l’esprit et c’est cette liberté qui rend les films puissants et attirants. Le formatage est une fermeture ; par les figures imposées, par la répétition du même, par le manque de personnalité, il génère l’ennui. Le formatage n’incite qu’à des réponses calibrées, prévisibles. Le documentaire ouvre les questions.

Ce que nous avons expérimenté dans ce temps de pandémie, où l’irréel régnait au risque de nous rendre prisonniers de nos peurs pour toujours, c’est la puissance du documentaire. Je le savais, mais je l’ai vécu cette fois dans mon corps. Dans ce huis-clos nous avons pu respirer l’air du monde, souffrir avec une humanité unifiée et nous réjouir avec elle. La rencontre d’un regard d’auteur, de personnes et d’histoires de l’ailleurs, a redonné en cette période critique de l’épaisseur à notre quotidien, une ligne de perspective, un horizon.

De cela, encore plus qu’avant, nous pouvons remercier ces films et ces réalisateurs, et espérer que les étoiles les aident à continuer leur singulier chemin.

Carmen Castillo
10 juin 2020