Michaël Zumstein est photographe, chef opérateur et réalisateur. Il travaille pour la presse en Afrique pendant 20 ans. Lauréat de grands prix pour son travail sur la guerre en Centrafrique, il se consacre ensuite au documentaire. Il réalise Le Tribunal militaire contre la Police (2020), Ils peuvent prendre notre soleil (court métrage, 2022). Pour son film Il faut ramener Albert, il est lauréat d’une Étoile de la Scam, remise lors du Festival Vrai de Vrai 2023.

Se poser la question de la transposition du réel, c’est immédiatement susciter l’envie de la déconstruire car ma conviction est qu’il n’existe pas un réel mais des réels. Rendre compte dans un film documentaire des réels que je perçois, c’est savoir les regarder, les choisir, les créer et plus tard au montage, les organiser.

Mais tout d’abord, un détour par le journalisme, d’où je viens. Le journalisme de presse écrite, qui a publié un certain nombre de mes reportages, a une pratique déontologique guidée par la boussole de l’« objectivité ». Donner des clés de compréhension du monde et en faire le récit sans omettre toute la complexité du réel. Rajoutons le contradictoire qui doit avoir sa place pour donner à comprendre un événement ou une analyse.

La pratique de la photographie à l’intérieur du journalisme complexifie la réflexion autour du réel. Une photographie raconte toujours un moment de réel, rarement des réels multiples.

Michaël Zumstein

Le contradictoire à l’intérieur de la même photo, est bien sûr, lui aussi, sujet à de multiples interprétations.

Lorsqu’en 2014 à Bangui, en Centrafrique, je me trouve face aux Antibalakas très nombreux qui attaquent des familles musulmanes du quartier du PK12, c’est du côté des victimes des violences que j’ai documenté le dit réel. J’ai donné à voir un côté du conflit. Et c’est de cette place là (comme on pourrait dire d’où je parle) que je montre. Je me laisse guider par ma sensibilité à saisir une ligne de fuite, par la composition d’une scène et des personnages qui l’habitent, par des paroles et des sons.

Se poser physiquement d’un côté ou de l’autre, exclure ou inclure un personnage ou un élément d’un cadrage, c’est choisir une réalité plutôt qu’une autre.

Le réel, c’est ce que je vis. C’est donc parfaitement subjectif.

C’est aussi pour affirmer plus encore cette subjectivité, qu’après plus de 20 ans de photo-journalisme, je me suis lancé dans la réalisation d’un documentaire sur ma famille maternelle: “Il faut ramener Albert” (Squawk Productions). Le film rend compte de la quête de Colette, Nicole et Roger, une fratrie âgée qui cherche par tous les moyens, en 2021, à rapatrier en France le cercueil de leur frère. Albert est mort au combat pendant la seconde guerre mondiale et est enterré au cimetière militaire de Oran, ville dont ils sont originaires.

Au début du tournage, je ne voulais rater aucune situation. Je ne cherchais plus à être objectif, mais plutôt à être exhaustif.

Je “collais” mes personnages, les accompagnant à chaque déplacement. Je filmais tous les coups de téléphone à l’administration. J’enregistrais d’interminables réunions de famille. Mais ces scènes mises bout à bout ne faisaient pas un film.

J’ai vite ressenti que ni l’objectivité ni l’accumulation angoissée des rushes n’avaient à voir ce que j’étais en train de faire, à savoir, justement, transposer le réel.

Michaël Zumstein

Mes deux producteurs, Juliette Guigon et Patrick Winocour, m’ont alors subtilement suggéré d’interroger ma place dans le film et de l’assumer. Je pouvais regarder le réel, n’en filmer que des morceaux, interagir avec les personnages et voir le réel se métamorphoser du simple fait de ma présence ou du fait de mes intentions. Je pouvais raconter une histoire telle que je la voyais et me libérer de l’exhaustivité.

Je devais non seulement affirmer ma place en prenant la parole dans le film mais je pouvais aussi proposer des scènes documentaires dans lesquelles frère et sœur pourraient se révéler, exprimer leur chagrin ou leur détermination autrement qu’en me racontant leurs souvenirs d’enfance assis dans leur canapé. C’était aussi une façon de passer un contrat avec les spectateurs en leur indiquant que c’était mon regard sur l’histoire de ces trois personnages, ma façon de les voir, de les comprendre, mon envie de les montrer. Il n’était pas plus question d’objectivité que d’exhaustivité.

Ainsi, pour une des séquences du film, je propose à Nicole et Colette de se rendre au cimetière de Bagneux où leur grand frère Albert sera bientôt enterré à côté de la tombe de leurs parents. Les deux sœur ne s’y seraient pas rendues sans ma suggestion. Mais une fois sur place, Colette en profite pour s’adresser spontanément à ses parents, décédés depuis plus de 30 ans. Il faut l’imaginer dans les grandes allées du cimetière se poster devant la pierre tombale du caveau familial, elle qui n’était encore jamais allée se recueillir sur leur tombe, et se mettre à leur parler. Avec tendresse et intelligence, elle les informe qu’Albert sera bientôt parmi eux, dans la tombe.

Je n’avais évidemment pas prévu cette prise de parole émouvante. Mes personnages ont donc évolué, ont improvisé et se sont appropriés cette séquence pour dire du vrai, du sensible à partir d’une situation pourtant provoquée ou mise en scène.

Avec “Il faut ramener Albert”, j’ai eu le sentiment que la puissance du réel s’exprimait le plus intensément à des moments que je n’avais pas prévus. Ce qui était important à mes yeux c’était de garder la première intention du film : Roger, Colette et Nicole veulent ramener le cercueil de leur frère Albert. De cette quête découle une métamorphose des personnages que j’accompagne. Ils peuvent s’appuyer sur le film dont ils sont les acteurs. Pour changer.

L’origine du film en est aussi l’illustration. Je suis chez Roger en repérages avec l’idée encore vague de filmer cette fratrie pendant le confinement. Peut-être est-ce la présence de la caméra qui incite Roger à confier un secret, un désir enfoui, une dernière volonté ? Faire revenir son frère.

Ainsi, le film se nourrit des personnages et à leur tour les personnages se nourrissent du film. Le tournage opère alors en révélateur de différents réels. Il ouvre le champ des possibles des personnages et fait advenir quelque chose en plus. Si tant est qu’on en ait l’intuition, qu’on sache le percevoir, et qu’on puisse le capter.

Le réel transposé c’est sans doute du billard à trois bandes : un regard posé sur une situation, ce réel qui rebondit sur cette attention documentaire pour aboutir à une troisième proposition, un autre réel encore.

Michaël Zumstein

S’il existe des réels pour le réalisateur, il faut aussi admettre qu’il existe plusieurs réels pour les personnages filmés. Ce qui importe serait donc de laisser la place entre la rencontre de tous ces différents réels et la sensibilité du réalisateur. De cette cristallisation peut naitre quelque chose : un film, une photographie à partir du regard unique de l’auteur. Admettre ce regard unique de l’auteur c’est pouvoir penser qu’il y a autant de réalités que d’auteurs.

Pour finir de répondre à cette question, “Comment transposer le réel ?”, je crois qu’on pourrait s’amuser à la reformuler ainsi : “comment imaginer le réel ?”

Michaël Zumstein est photographe, chef opérateur et réalisateur. Il travaille pour la presse en Afrique pendant 20 ans. Lauréat de grands prix pour son travail sur la guerre en Centrafrique, il se consacre ensuite au documentaire. Il réalise Le Tribunal militaire contre la Police (2020), Ils peuvent prendre notre soleil (court métrage, 2022). Pour son film Il faut ramener Albert, il est lauréat d’une Étoile de la Scam, remise lors du Festival Vrai de Vrai 2023.

La Scam affirme la place singulière des auteurs et des autrices dans la société. Astérisque en est le porte-voix.

Comment transposer le réel ?