Alexis Vettoretti, photographe documentaire, prix Roger Pic de la Scam 2021, nous dévoile par sa pratique la difficulté d’appréhender une réalité bien souvent inacceptable. Ou comment l’Art, par la distance qu’il instaure, permet de saisir les histoires, les histoires vraies, à la rencontre du réel.

Devenir photographe n’a pas été naturel chez moi. Je ne suis pas devenu photographe par passion. Ça a été un moyen de me construire en tant que personne dans un contexte où je n’avais pas de place. La passion est venue après, quand j’ai compris que cet appareil photo autour de mon cou me permettait de rentrer chez les gens, dans des usines… Celui-ci devenait finalement mon passeport pour voyager. J’ai trouvé un prétexte pour avancer dans le monde et découvrir ce que je souhaitais voir.

Le photographe n’est pas objectif, puisqu’il photographie ce qu’il veut montrer. Le choix, le cadre créent la subjectivité. J’utilise la photographie pour raconter ces histoires, ces réalités que je rencontre, car c’est bien de ça qu’il s’agit, de rencontres. De rencontrer le réel.

Le réel est donc l’ingrédient principal dans mon travail de photographe-auteur. Mais comment transposer le réel ? C’est quoi le réel ? Tout le monde sait ce qu’est le réel, jusqu’au moment où l’on y réfléchit, que l’on essaie de l’expliquer, mais que l’on ne sait plus ce que c’est…
Le réel, c’est ce qui advient, car on le perçoit.
Comment raconter cette chose, comment raconter ce que l’on perçoit ?

Quand la réalité bouscule

L’homme, par nature, va mettre en place une stratégie pour éviter la réalité qui n’est ni acceptable au quotidien ni dans sa globalité. La réalité de notre monde est bien trop triviale, elle agresse constamment celui ou celle qui souhaite y faire face. La réalité bouscule, alors on la fuit. On se divertit afin d’occuper notre temps et d’éviter cette bousculade.

L’Art est un divertissement qui permet de se raccrocher au réel tout en gardant une certaine distance. Il est un moyen de révéler cette trivialité du monde sans que cela ne soit une agression dirigée contre celui ou celle qui s’y intéresse, car l’Art s’adresse à tous.

Lorsque je me rends les premiers temps dans l’hôtel qui a été le décor de mon projet « L’hôtel de la dernière chance », je dois décider comment je vais exprimer ce réel que je rencontre. Quelles photographies vais-je réaliser afin de montrer au mieux, au plus juste, ne rien trahir tout en laissant une place à l’imaginaire du regardant qui se présentera un jour devant ces images.

L’Art est un divertissement qui permet de se raccrocher au réel tout en gardant une distance, c’est un moyen de révéler la trivialité du monde.

Alexis Vettoretti

Donner le nom de l’hôtel. C’est inutile. Donner l’adresse. C’est inutile. Quelles informations sur les personnes photographiées ? Prénom, âge, nombre d’années de leur présence ici. C’est suffisant. Et quelle place accorder au hors champ ? Le noir et blanc pour que la matière soit l’information principale dans l’image et surtout pour apporter la sensation d’intemporalité. C’est une population qui a toujours existé, inutile de dire quand ces hommes ont été photographiés.

Laisser l’imaginaire prendre sa place

Voici quelques-unes des réflexions qu’il est essentiel d’avoir pour être conscient de ce morceau de réalité que l’on va saisir. Créer un cadre, un code pour construire l’histoire, donner les lignes de lecture et laisser l’imaginaire prendre sa place.
Montrer sans que les photographies ne deviennent des illustrations de la pauvreté. Raconter sans en rajouter, rester le plus simple mais aussi le plus juste, et ne pas devenir inaudible.

Le meilleur exemple à donner pour répondre à la question, « Comment transposer le réel ? », serait peut-être les documentaires « Strip-Tease », créés par Jean Libon et Marco Lamensch. Dans cette production, on y voit une réalité, on sait que rien n’est mis en scène et l’on regarde cela comme des histoires, des histoires de vie.

Il est illusoire de croire que nous sommes neutres dans le transfert qui s’opère lorsque l’on donne à voir au regardant.

Alexis Vettoretti

On s’interroge sur ce que l’on vient d’observer. Car l’on vient de regarder un montage, on n’a vu qu’une partie de la réalité, tout comme dans une série photographique où l’on prend connaissance de quelques dizaines d’images.
Mais en quelques minutes, ou en quelques images, il faut raconter ce dont on a été le témoin. Raconter avec notre grille de lecture, car il est illusoire de croire que nous sommes neutres dans le transfert qui s’opère lorsque l’on donne à voir au regardant. L’esthétique que l’on crée devient un ingrédient qui dirige alors la lecture.

De cette réalité, n’en crée-t-on pas une autre ?

En tant que photographe, je me dirige vers le réel sans jamais être certain de le rencontrer vraiment. Alors je recommence.

Alexis Vettoretti est photographe reporter. Proche de la photographie sociale, son travail permet d’éclairer par l’image les zones d’ombre de notre société.

La Scam affirme la place singulière des auteurs et des autrices dans la société. Astérisque en est le porte-voix.

Comment transposer le réel ?