Quand la Scam m’a demandé d’écrire sur ce sujet, « Pour qui travaille le journaliste ? », j’ai dit oui, mais en vérité, je n’ai pas de réponse. Pour qui travaillons-nous ? Le lecteur ? Mais ça veut dire quoi, le lecteur ? C’est qui, les lecteurs ? Un article de la journaliste Doan Bui, Prix Albert Londres 2013, pour la lettre Astérisque n°66.



« Et alors, madame, qui c’est qui vous commande de faire un article ? Est-ce que vous êtes libre de ce que vous écrivez ? » La question survient, automatiquement, dès que je fais des interventions en classe auprès de collégiens et de lycéens. Souvent, elle surgit aussi quand on est en reportage. Particulièrement quand « l’actu » est chaude, que BFM tourne en boucle sur les écrans. Je me souviens d’un kebab, quelque part dans une banlieue proche de Tours. C’était en janvier 2015, juste après l’attentat de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher. La télé montrait en duplex l’assaut de l’Hyper Cacher et celui de Dammarie-les-Lys. « Ah bah, la journaliste, qu’est-ce que tu fous là, t’es pas là-bas, avec tes copains ? » me narguaient trois gars avec qui j’avais entamé la conversation. Non, je n’étais pas là-bas, à jouer des coudes dans la nuée de caméras, mais ici, toute seule, dans cette banlieue pas « très Charlie », devant des frites toutes molles arrosées de ketchup et je sentais leur méfiance: « C’est ton chef qui t’a dit de venir ici ? De toute façon, les médias, c’est tout tenu par des Français. » Je leur fis remarquer que j’étais d’origine étrangère, comme eux : « Bah oui, mais tes chefs, ils sont français, hein ! C’est déjà tout prévu, ce qu’ils veulent que tu écrives ! » Je leur rétorquai que non, personne ne m’avait « commandé » de venir, ici. En fait, j’aime bien les kebabs. Comme les cafés, les Mac Do, les centres commerciaux, ce sont des endroits de passage qui sont parfaits pour aborder des inconnus et taper la conversation, au petit bonheur la chance. Ma seule ligne éditoriale, c’est la ligne de chemin de fer, disait Albert Londres. La mienne est dessinée au hasard par des trams, des trains, des bus, des ZAC… Mais mes interlocuteurs étaient étonnés : pourquoi venir, ici ? Pourquoi leur parler, à eux ? Ils étaient incrédules, méfiants. Comme s’ils avaient intégré que moi, journaliste, je n’avais que faire de les écouter, de leur parler puisque je « savais » déjà ce que j’allais en dire. Comme si leur parole, finalement, n’avait pas de place dans un journal. 

Je n’aime pas tellement cette expression de « quatrième pouvoir ». Quatrième pouvoir, ça vous a des allures de série Netflix, de complots, d’ambitions, de manipulations au plus haut niveau de l’État. Dans la série House of Cards, le personnage de la journaliste est une très jolie jeune femme qui couche avec Kevin Spacey pour lui soutirer des tuyaux sur ce qui se passe au Congrès et se trouve impliquée dans des manigances extravagantes, elle est filmée comme un pion sur l’échiquier du pouvoir (ça finit mal pour elle). C’est très loin de mon quotidien de reporter. Mais c’est ainsi, dès qu’on dit ce mot, « journaliste », c’est cet imaginaire qui est convoqué. Et la question entendue dans les classes de collège, de lycée, cette question qui revient, lancinante, lors des reportages, surgit également quand vous déclarez dans un dîner, une fête, une réunion de famille que vous êtes journaliste: « Mais alors, QUI décide des articles que tu fais ? » 

J’ai commencé à travailler à l’Obs en 2003 et je n’ai pas souvenir d’un seul article qui m’ait été imposé par ma hiérarchie. J’en ai en revanche « imposé » des palanquées, à force de revenir à la charge. Mais, souvent, c’est vrai, même si « on » ne m’impose rien, l’actualité s’impose à moi. Parfois, elle est si écrasante qu’elle nous aveugle, qu’elle nous empêche de trouver des angles plus originaux, qu’elle nous oblige à être dans la « meute ». Comme beaucoup de mes confrères, j’ai par exemple tournicoté à Molenbeek après les attentats du 13 novembre 2015 et ceux de Bruxelles, en mars 2016: nous étions si nombreux que c’en devenait ridicule. Les habitants de Molenbeek, élégamment rebaptisé Molenbeeskitan par des polémistes trop écoutés sur les ondes, n’en pouvaient plus. Je les comprends. Pour autant, y avait-il un grand manitou qui nous avait dicté d’y aller ? Quelles questions poser ? Quel article écrire ? Un complot était-il à l’œuvre derrière tout cela ? Non. Impossible pourtant de lever ce soupçon. J’ai beaucoup écrit sur les migrations, que ce soit à Lampedusa, Kos, Lesbos, à la frontière greco-turque, sur la route des Balkans. Ces reportages déchaînaient systématiquement des avalanches d’insultes. Le classique « bien fait pour eux, ça fait ça de moins », si vous évoquiez les victimes de noyade. Mais ce qui m’a intriguée, c’était l’accusation persistante selon laquelle j’étais téléguidée. Ces articles servaient, selon mes détracteurs, un « agenda politique », celui du journal ou de quelque internationale gauchisantetiers-mondiste, militant pour le grand remplacement. 

Je ne crois pas au journalisme « objectif ». Derrière un article, une enquête, il y a une personne. Avec son vécu, son histoire. Prenez deux journalistes, mettez-les devant les mêmes témoins, dans le même lieu: ils ne livreront jamais le même récit. Les journalistes ne sont ni des robots ni des algorithmes. Mais des êtres humains, avec une histoire, des failles, des doutes, des convictions, des émotions, même si nous tentons de les mettre à distance. Bref, un journaliste est toujours subjectif, même quand il tente avec la meilleure volonté du monde de rassembler des faits, de raconter ce qu’il voit. En revanche, nous nous efforçons d’être honnêtes, en ayant conscience de nos biais. Être honnête, ça veut dire aller parler à tous, sans juger. Donner la parole aux migrants, aux passeurs, aux ONG qui aident les migrants, aux avocats qui les défendent, aux agents de la police des frontières, aux magistrats, tout comme aux habitants qui en ont marre. Ça veut dire parler aussi bien aux parents des victimes de terrorisme, qu’à ceux des jihadistes. Ça veut dire parler à ceux dont on abhorre l’idéologie, qu’ils soient jihadistes pro-Daech ou suprématistes adeptes du white power. Aller suivre des militants anti-avortement alors qu’on n’est pas franchement sur la même ligne. « What’s your position? Are you pro life or pro choice? » me demandait sans cesse ce pasteur, au Texas, qui rêvait d’instaurer des « sanctuaires pour les non-nés » dans des petites villes texanes, pour interdire de facto l’avortement. À chaque fois j’esquivais. Je crois que mon rôle en tant de journaliste était de le raconter, lui, de le faire parler, ainsi que des ONG qui bataillent pour maintenir ce droit pour les femmes. Et pas d’exprimer mon point de vue. 

« Expliquer, c’est déjà excuser », a dit un ancien Premier ministre. Je pense tout le contraire. En tant que journaliste, nous nous devons d’expliquer, sans relâche. Et cela passe par le fait de parler aussi à ceux qui semblent le plus loin de nous. Sans juger, là encore: ce n’est pas notre rôle. Nous ne sommes pas éditorialistes, nous, les reporters : je me fiche de qui a raison, qui a tort. Et quelle chance, grâce à notre métier, de pouvoir sortir de sa bulle, de son microcosme, pour entendre d’autres points de vue. Je me souviens d’être allée l’an dernier à une convention de « terre-platistes ». À mon retour, tout le monde rigolait: « Ils sont débiles ! » Eh bien, non, scoop, les terre-platistes que j’avais rencontrés n’étaient pas du tout « débiles », loin de là. Certains étaient même particulièrement malins. Disons qu’ils avaient poussé le précepte de Descartes sur le doute particulièrement loin, en remettant en cause les fondements même de ce qu’on nous apprend à l’école. C’est le même mécanisme qui est à l’œuvre chez les complotistes anti-masque, anti-5G, ou les adeptes de QAnon persuadés que Trump va sauver la planète d’un état délétère. Ils sont partis tellement loin de « nous », ils ont adopté un tout autre système de croyances, une autre façon de s’informer. Pour eux, pourtant, c’est nous, les journalistes des MSM (mainstream media) qui fabriquons les fake news

Quand la Scam m’a demandé d’écrire sur ce sujet, « Pour qui travaille le journaliste ? », j’ai dit oui, mais en vérité, je n’ai pas de réponse. Pour qui travaillons-nous ? Le lecteur ? Mais ça veut dire quoi, le lecteur ? C’est qui, les lecteurs ? Quand, à Lesbos, je pars sur les traces d’une gamine morte dans un naufrage, dont le corps s’est échoué sur la plage, pour quels lecteurs je fais ça ? Pour ceux qui vont me laisser des commentaires furibards après avoir lu les premières lignes ? Ou pour cette gamine syrienne de 14 ans rencontrée dans mon ancien collège, au Mans, qui a fait ce même voyage, avec ses parents, une Barbie et un ourson dans son sac à dos ? Elle qui s’était murée dans le silence, m’avaient expliqué ses profs, finit par accepter de tout me raconter au bout du troisième rendez-vous. « Pour qui travaille le journaliste? » Chacun a sa réponse parce qu’en vérité, se poser cette question revient à s’interroger sur quelque chose de très personnel, de beaucoup plus intime: pourquoi décide-t-on de passer sa vie à écrire ? et à raconter les histoires des gens ? (C’est comme ça que j’ai expliqué mon métier à mes filles : je raconte les histoires des gens, ça me semble le plus juste.) Je crois que l’on écrit pour réparer le silence. Ma famille vient du Vietnam et j’ai longtemps tout ignoré de l’histoire des miens. Pendant des années, j’ai écrit sur l’immigration, rencontré des immigrés de tous pays avant de prendre conscience que ces questions, je ne les avais même pas posées à ma propre famille. J’ai tenté de rattraper le temps perdu. En enquêtant sur ma famille, j’ai découvert entre autres qu’un de mes oncles, l’oncle Cau, était mort en mer. Un boat people englouti, comme celui de ceux dont j’avais tant de fois raconté l’histoire dans le journal, ces disparus anonymes dont les cadavres avaient été avalés par la Méditerranée. Mon père (qui est aujourd’hui aphasique) n’avait jamais parlé de l’oncle Cau à ma mère, ni à personne. Personne n’en parlait. Je lui ai consacré un article. Tenter de redonner des noms à ceux qui n’en ont pas, à ceux qui ne sont que chiffres, statistiques. Leur donner une voix, une existence. C’est une belle mission, je crois. Les journalistes sont des scribes. Les greffiers des vies qu’on leur raconte. La vie de ceux qui n’ont pas toujours la parole, de ceux qui ne sont plus, des absents et des disparus. Le dramaturge Wajdi Mouawad, écrit qu’il faut s’entêter à « ramasser la sciure du plancher des âmes » pour en faire « des mots phosphorescents, vers luisants dans la nuit ». Quelle plus belle définition de notre métier ?


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