Pour ce 11e épisode, nous avons interrogé le réalisateur et grand reporter Charles Villa, qui a accepté de se prêter à l’exercice pour notre Lettre Astérisque. Avec sincérité, il évoque son expérience au long cours qui l’a mené du journalisme « classique » à un journalisme de terrain partagé sur les réseaux.

Au commencement

Je ne rêve que de jeux vidéo et je passe le plus clair de mon temps devant des écrans d’ordinateurs dans les cybercafés.

On est au milieu des années 2000, c’est le début du streaming, les réseaux sociaux n’existent pas encore et il n’y a pas vraiment d’opportunités professionnelles dans ces domaines.

Je ne me souviens pas pourquoi j’ai voulu être journaliste au début. Je pense que c’est un mélange de fascination pour le documentaire animalier, qui n’a pas grand-chose à voir avec ce métier en réalité, et l’envie de découvrir le monde.

Assez simple. Mais ce n’était pas mon premier choix.

Quand je commence mes études de journalisme, je travaille donc pour moi-même, pour trouver une voie et ma place dans la société.

Charles Villa

Je vais apprendre à aimer ce métier avec le temps mais en réalité je ne comprends pas immédiatement son rôle et son importance. Après un stage, j’obtiens mon premier contrat à la chaîne parlementaire, un canal de la TNT qui couvre l’actualité de l’Assemblée Nationale et du Sénat. Je fais des interviews de députés, des petits reportages news pour le journal du midi et du soir. C’est très formateur parce que j’apprends les bases du métier mais en réalité mon travail relève plus de la communication parlementaire que du journalisme.

Et je sens qu’il y a quelque chose qui ne va pas, que ce n’est pas le rôle d’un reporter de faire ça. Comme la majorité des gens qui se lancent dans ce métier, j’ai juste envie de raconter le monde en étant sur le terrain et en parlant avec les gens. Et cette intuition me pousse à partir en freelance à 25 ans pour essayer autre chose. Tout change à partir de ce moment-là.

Sur le terrain pour raconter le monde

Avec mes économies, j’achète du matériel et des billets d’avions. Je pars très vite à l’étranger pour essayer de couvrir les crises humanitaires au Proche-Orient et en Afrique sub-saharienne. Je commence par filmer une révolte populaire de la jeunesse palestinienne à Hébron en Cisjordanie. Des gamins arrivent à l’hôpital avec des trous dans les bras, les jambes et l’abdomen. À ce moment-là, je suis la seule caméra sur place. C’est la première fois que je vois des urgences vitales et des blessures par balles. J’arpente les rues où les combats se déroulent. Je vois des jeunes adultes avec des pierres à la main qui tentent de se rendre au tombeau des patriarches, un lieu de pèlerinage pour les religions abrahamiques. L’armée israélienne répond par des balles en caoutchouc puis à balles réelles. Les Palestiniens se regroupent mais n’avancent pas. Les pierres fusent dans tous les sens, impossible de savoir d’où viennent tous les projectiles. Un humanitaire qui m’accompagne est touché à la tête, il faut l’évacuer.

Quelques semaines plus tard, je pars en Casamance au Sénégal pas loin de la frontière gambienne. J’accompagne des médecins qui partent en brousse pour opérer des enfants du noma, une maladie infectieuse qui gangrène la bouche et la peau du visage. Un mal qui défigure et tue dès le plus jeune âge. Quand ils survivent, ils risquent l’exclusion de leur communauté qui voit cette maladie comme une malédiction. Le noma symbolise la pauvreté extrême et la défaillance des systèmes de santé des pays où la maladie se propage.

Personne n’en parle en Europe, mais c’est un véritable fléau en Afrique sub-saharienne.

Pendant ces deux reportages, j’ai tout de suite l’impression d’être à ma place et de contribuer à quelque chose d’utile en documentant ces histoires. Un chemin se trace. Je trouve enfin du sens dans ce que je fais.

Charles Villa

Transmettre et témoigner

À chaque fois que je pars en mission dans des zones de conflits, je reste plusieurs semaines avec les populations locales qui fuient des situations désespérées. À leurs côtés, je comprends mieux le pouvoir de la transmission et l’importance du témoignage. Un homme qui a perdu sa fille à cause d’un bombardement de la coalition à Mossoul en Irak, un enfant amputé après avoir marché sur une mine antipersonnelle en Afghanistan, une mère, au Soudan du Sud, qui voit son enfant dépérir jour après jour de malnutrition aiguë sévère.  Et des médecins impuissants face au manque de financement des institutions internationales.

Toutes et tous ont un point commun. Ils veulent que le monde soit au courant. Au fur et à mesure de mes reportages et de mes documentaires pour les chaînes du service public, j’apprends le sens profond de mon métier, son rôle de passeur et de témoin de l’histoire. Mais là encore, je sens qu’il y a un truc qui ne va pas.

Plusieurs choses m’empêchent de me projeter sur le long terme avec la télévision. La question des droits sur les images notamment. À l’époque, un reportage n’est diffusé qu’une seule fois et n’est plus accessible ensuite. J’y vois un non-sens journalistique. Des preuves, des témoignages qui permettent de dénoncer une situation ou raconter un moment de l’histoire devraient rester disponibles en permanence, gratuitement quelque part.

Puis le replay arrive. Mais au bout d’une semaine, le contenu est dépublié et c’est encore aujourd’hui souvent le cas. Pourquoi laisser tomber dans l’oubli des reportages ou des documentaires quand des femmes et des hommes prennent des risques pour raconter leur vécu ou pour dénoncer une injustice ?

De plus, un reportage ou un documentaire dépasse rarement 13, 26 ou 52 minutes. Que faire des heures de rushes en notre possession? Que faire de tous ces témoignages qui ne sont pas diffusés puisque les images que je filme appartiennent aux boîtes de productions ou aux chaînes et que je n’ai pas le droit de les utiliser.

Alors pour qui travaille-t-on ? Les journalistes travaillent pour les gens.

Et c’est pour ça que finalement, en 2017, je décide d’aller sur internet.

Les réseaux pour mobiliser

Ma génération et celle d’après n’allume presque plus la télévision. J’ai grandi avec YouTube, les forums de discussions en ligne, le streaming puis plus tard les réseaux sociaux. Tout est encore à construire et l’information occupera une place importante sur toutes ces plateformes.

Je rejoins Brut pour continuer mon chemin. Mes premiers reportages en Afrique francophone diffusés sur la page Facebook du média font des centaines de milliers de vues et le tour du continent.

Pour la première fois, les internautes peuvent s’emparer de cette information. Ils la commentent, la likent, la partagent à leurs amis et taguent les hommes politiques de leur région. Auparavant ils étaient passifs devant leur petit écran. Aujourd’hui ils deviennent actifs devant celui de leur téléphone ou ordinateur. Pour la première fois, les personnes que j’ai filmées à l’étranger peuvent voir en ligne les vidéos que j’ai réalisées avec leur témoignage. Pas de voix off, uniquement des sous-titres, ils peuvent enfin entendre leur propre voix.

Pour la première fois, j’allie dans mon travail le sens et l’impact. Je découvre que les zones peu visibles à la télévision et qui font habituellement de faibles audiences ont un large public en étant accessibles gratuitement et de manière permanente sur internet.

Certaines de nos vidéos incitent à aller plus loin, à se mobiliser et à s’engager pour des causes. On arrive parfois à créer des liens entre les personnes que l’on filme et ceux qui regardent nos reportages. J’ai l’impression de vivre une révolution du métier de journaliste.

Les journalistes travaillent pour les gens

Brut sent aussi cette révolution, ils me donnent carte blanche pour créer sur YouTube. Pour toucher un public plus jeune, je développe des longs formats en partenariat avec des vidéastes de la plateforme. La santé mentale des réfugiés syriens au Liban, l’hôpital de guerre à Kandahar en Afghanistan, l’insécurité croissante dans Bangui en Centrafrique. Je les emmène avec moi dans des endroits difficiles d’accès et de plus en plus de gens regardent notre travail. Avec cette pratique, je comprends que les spectateurs apprécient de suivre des personnes en qui ils placent leur confiance pour qu’elles leur racontent l’information.

Auparavant, je n’aimais pas beaucoup apparaître à l’image. Mais pour de mauvaises raisons. Je viens du reportage télé où le reporter ne doit pas devenir le personnage principal de son sujet. Et en ayant réalisé des documentaires avec ou sans voix off, je trouvais ça inconfortable au début d’apparaître dans mes vidéos. Mais je pense aujourd’hui qu’il est possible de raconter des histoires avec un ton humble, qui ne met pas le journaliste trop en avant. Aujourd’hui, avec l’explosion des sources d’informations et de contenus vidéos, je comprends que les gens ont de plus en plus besoin d’être accompagnés par un journaliste qu’ils apprécient dans des thématiques complexes.

Avec le recul, je trouve ça logique. Ça fait longtemps que je ne lis plus la presse au travers du prisme d’un média. Je lis et je regarde des confrères, consœurs dont j’apprécie le travail sur le terrain et dont je connais les qualités humaines.

C’est principalement pour toutes ces raisons que j’ai commencé à incarner mes reportages et que j’ai créé ma propre chaîne YouTube. C’est un outil incroyable et très utile pour dévoiler les coulisses de mon travail, pour diffuser des rushes que je n’avais pas utilisés et pour publier des vidéos sans aucune contrainte de durée. Cela me permet aussi de mettre en avant le travail de celles et ceux qui m’accompagnent au quotidien, notamment les fixeurs, qui sont les personnes les plus importantes avec moi sur le terrain et qui sont restés invisibles pendant très longtemps dans notre métier.

Les journalistes travaillent pour les gens. Être reporter me rend heureux donc je travaille aussi un peu pour moi-même.

Je crois avoir trouvé ma place.

Réalisateur et grand reporter pour le média en ligne Brut, Charles Villa incarne une nouvelle génération de journalistes très présents sur les réseaux sociaux.
Instagram : @charlesvillaa / YouTube : @Charles Villa