Henri de Turenne, gentleman reporter

Publié le mardi 6 janvier 2015


image crédit photo : Matthieu Raffard

Un article signé par la journaliste Anne Chaon et publié dans Astérisque n°50, décembre 2014.

Tribune, Agenda


Plus les hommes sont grands plus ils se font petits. Du haut de son presque siècle dont il a raconté à la plume, puis à l’écran, nombre des turpitudes, Henri de Turenne prétendrait-il à l’effacement ? « Ne parlez pas trop de moi ». Un film, justifie-t-il, est une œuvre collective. Et son œuvre, justement, relève du genre : grâce à lui, enfin à « eux », sa bande, son équipe, Les Grandes Batailles et le fracas du monde ont fait irruption dans les foyers des Français, nouveaux téléspectateurs passionnés auxquels on apporta ainsi l’histoire sur un plateau.
D’une voix douce et précise, il revendique pour cette famille-là d’avoir lancé un modèle, créé une école : « On a lancé l’École Pathé », fondée sur les actualités filmées pour le grand écran à des fins de propagande et revisitées avec l’aide d’historiens enthousiastes pour expliquer leur passé aux Français. Issu d’une longue et illustre lignée de militaires, fils d’un pilote héros de guerre dont il garde sur un coin d’étagère, entre deux pavés – Paris 1968 et Alger 1960 — la photo à trente ans éditée en carte postale dans la série Les As, Henri de Turenne fut le premier à rompre la tradition. « Mon père a fait les deux guerres, moi je suis arrivé trop tard ». Il s’est engagé, jeune homme, mais c’est Hitler qui est arrivé trop vite sourit-il.

Ses premières armes, à défaut de les prendre, il les fait en Asie. L’Agence France-Presse, qui l’a déjà posté à Berlin et Washington au sortir du conflit, l’envoie en Corée où l’attaque surprise du nord déroute l’armée américaine. À tombeau ouvert sous la pluie battante, il roule vers un front qu’il rencontre quand les premières balles ricochent sur la carrosserie de la jeep et qu’à bord, un camarade s’écrie « Mince ! Ils m’ont eu ! » La Corée lui vaut le Prix Albert Londres en 1951. Sur le terrain, l’AFP l’a « loué » au Figaro et c’est un reportage pour le quotidien qui est distingué. La Corée se révèle alors particulièrement meurtrière pour la presse : en trois mois, une vingtaine de journalistes sont tués, de nombreux blessés et quatre faits prisonniers. « Aujourd’hui, les pauvres, on les kidnappe » nuance-t-il. Manière de glisser que ses bons souvenirs de reportage, comme d’autres en ont de garnison, il n’est pas sûr que ça intéresse encore. Pourtant, au jury du Prix Albert Londres où il siège toujours, « quand Henri de Turenne parle, tout le monde se tait » confie un juré avec respect et tendresse. Après dix ans à l’AFP il rejoint France-Soir, le quotidien des Seigneurs sous la férule de Pierre Lazareff qui l’envoie un beau jour au Festival de Cannes pour le changer des grandes conférences diplomatiques. « Il adorait ça, nous changer d’univers ». Le correspondant diplomatique lâche la moquette des ambassades pour le tapis rouge de la Croisette et s’amuse, confie-t-il à France Roche qui l’interviewe avec gourmandise pour les actualités télévisées, de voir « les gens de cinéma parler de choses futiles en se donnant du mal pour avoir l’air sérieux ». Tout le contraire des ministres, note-t-il. Même s’il convient que « les uns et les autres adorent la publicité et être pris en photo ! ».

Quel bon client : France Roche est aux anges. Justement, le jeune et beau reporter s’intéresse de plus en plus à la télévision. Le petit écran est encore moqué, décrié parmi les intellectuels ? Lui y voit déjà le média de demain et mesure la menace pour l’info de papier : la fin est proche, pressent-il. Bientôt, les envoyés spéciaux sur un grand événement se feront doubler par ceux restés au bureau, face au poste. Très vite Lazareff a d’ailleurs saisi l’occasion au vol et les reporters parisiens crachent la copie de la première édition sans attendre celle du terrain. Redoutable efficacité. Mortelle concurrence.

Lui-même après dix années abandonne France-Soir en 1964 et quitte la plume pour l’image. « Ce journal a été tué par la télévision » estime-t-il. À l’époque, il annonce sa décision au retour d’un voyage à Djibouti avec le général de Gaulle ; des troubles ont éclaté, des coups de feu au passage du cortège, l’envoyé spécial se démène pour trouver un téléphone, croise un jaguar (domestiqué heureusement ! Mais encore fallait-il le savoir pour ne rien craindre) et finit par joindre son journal. Au bout de la ligne, le secrétaire de rédaction décroche et assène : « Fais court, demain y a tiercé ». Les choses ne se sont peut-être pas passées de manière aussi abrupte, mais qu’importe puisque c’est le souvenir qu’il en garde. Celui d’une lassitude, au fond. Bientôt vingt ans alors qu’il court la planète pour passer ses papiers. Il finira même, plus tard, par lâcher l’Express (il en fut le directeur adjoint de la rédaction de 1970 à 1975). « J’ai écrit à la seconde pour l’AFP, à la journée pour France Soir et à la semaine pour l’Express ... En vieillissant, j’écrivais de moins en moins vite ! » glisse-t-il avec malice.

Pour le reste, c’est un travail d’équipe : avec Jean-Louis Guillaud, directeur de l’information sur la première chaîne qui a soutenu le projet et apportait son expertise de la guerre pour avoir fait l’école militaire. Et Daniel Costelle, le « chef d’orchestre » avec lequel il arrêtait le plan de travail. « En fiction on parlait de l’école des Buttes Chaumont, mais nous trois, nous avons créé l’école Pathé des films historiques ». D’ailleurs Costelle continue, il a encore signé l’an dernier la fameuse série de documentaires Apocalypse — La Première guerre mondiale, sans ses comparses cette fois.

Mais celles à qui Henri de Turenne entend rendre un hommage appuyé et vibrant, ce sont les documentalistes : « On en avait de fantastiques » se souvient-il : elles ont même décroché un scoop mondial en retrouvant le pilote américain qui avait lâché sa bombe sur Hiroshima. « Comment ? Tout simplement en appelant le Pentagone à Washington, où on leur a donné le numéro de téléphone du général Tibbets, désormais à la retraite à Miami. Les filles ont appelé et sont tombées sur une dame qui avait un drôle d’accent – et pour cause : la femme de Tibbets était française ! ». L’histoire l’illumine encore.

Pendant vingt-cinq ans, le colonel, devenu général, avait refusé toute interview et les journaux s’en donnaient à cœur joie pour raconter qu’il était devenu fou, ou moine, ou qu’il vivait fou reclus dans un monastère... « Rien du tout ! Il était juste chez lui et ne voulait pas parler ». Mais cet appel venu de Paris tombé dans l’oreille de son épouse française, ça changeait tout. Dans cette bande de pétroleuses de l’archive, dont la carrière fut lancée par l’aventure, Henri de Turenne cite les noms de Fabienne Servan-Schreiber et de Dominique Deviosse, toutes deux devenues productrices. « On les a mises sur orbite. Car chacun jouait un rôle très important et les filles savaient précisément ce qu’elles devaient chercher ». Elles épluchent les archives françaises, nombreuses, américaines - essentielles pour la Guerre du Pacifique -, russes et allemandes. Elles sont généralement bien reçues.

« Les Allemands étaient obsédés par la propagande — n’oubliez pas que Goebbels en était le ministre. Ils avaient des cameramen dans tous les bataillons, comme les Américains d’ailleurs. Ils ont énormément filmé et comme leurs archives ont été récupérées par Pathé comme prise de guerre, elles étaient gratuites ! ». L’épisode consacré à Stalingrad, parmi les plus spectaculaires, montre notamment un pilote allemand au moment où il s’apprête à bombarder. La caméra est embarquée à ses pieds dans la cabine du stuka au moment où celui-ci bascule vers l’avant et plonge en piqué pour l’attaque. Le visage du pilote est contracté, tendu à l’extrême, étiré presque par la vitesse, le bruit infernal. Terrifiant. Les guerres ont fait avancer le cinéma, comme toutes les autres technologies. Les reportages des Grandes Batailles, eux, se tournent en 35 mm, avec des équipes de huit à dix personnes en comptant le chauffeur, l’électricien... Quand on part aujourd’hui à trois au mieux. Contrairement aux Anglais ou aux Américains qui font avancer le récit et le contexte au travers d’interviews parfois un peu longues, Henri de Turenne décide très vite de prendre en main la narration des événements par un commentaire rapide et précis.

Avant Les Grandes Batailles (1967-1975), Fréderic Rossif avait déjà réalisé quelques documentaires historiques, dont un Stalingrad : mais lui aussi avait choisi de faire parler longuement Khrouchtchev.
« Nous les interviews, on les garde pour la dimension humaine, le type qui raconte comme il avait froid, ou peur. Et cette idée-là, je la revendique ». D’ailleurs, très vite, même les historiens ont cédé la place aux amateurs éclairés devant la caméra. « On a découvert des amateurs passionnés, des fous qui vous emportent, un dentiste de Versailles qui connaît dans le détail les batailles napoléoniennes, un médecin de Poitiers incollable sur la bataille de Poitiers ».

Au total, après La Deuxième Guerre mondiale et Les Grandes Batailles (treize films de 90 minutes), trois fois primées, l’équipe revisite vingt-sept Grandes batailles du passé. Puis Henri de Turenne se lance en coproduction avec Channel Four et une chaîne de Boston dans un Vietnam (six docs de 60 minutes, de l’Indochine à la chute de Saigon) qui lui vaut un Emmy Awards.

« Pour moi, la télévision, c’était atteindre le plus grand nombre. Mieux informer les gens pour les rendre plus tolérants. On se sentait vraiment une vocation, un peu comme des profs », se souvient-il. Et pourtant le camp d’en face est sans nuance : on lui refuse des interviews. Entré à la Société des Gens de Lettres (précurseur de la Scam) et toléré au nom de son glorieux passé de journaliste-texte, il y essuie les sarcasmes de son voisin, un directeur de musée, qui lui tourne le dos et ouvre ostensiblement son journal quand Henri prend la parole, et grommelle : « On va encore parler fric » — en faisant claquer le « k » de la fin... « La télé c’était le diable, moi j’étais fréquentable parce que j’avais commencé par le texte, l’écrit. Sinon c’était la haine, beaucoup la trouvaient vulgaire ». Alors qu’il s’étonne un jour de découvrir, chez un éminent professeur, une télévision, ce dernier lui explique qu’il aime beaucoup la regarder. « Mais je ferme les yeux, car l’image me gêne pour écouter ».

Sur ses étagères chargées, les trophées trônent entre les livres, les pavés déjà mentionnés comme une collection tout juste ébauchée, et la carte postale qu’il commente en disant « mon papa ». Emmy Award, Sept d’Or, Victoire, Fipa d’Honneur pour l’ensemble de son œuvre... Tout ce que la planète télé peut décerner à ses enfants méritants — et gâtés. « Notre réussite, analyse Henri de Turenne en les contemplant, tient au mariage entre l’image et le commentaire : j’écrivais tous mes commentaires à la table de montage et quand j’avais quelque chose d’important à dire, je demandais à la monteuse : mets la mer ou la forêt, qu’on ne soit pas distrait. À l’inverse il fallait savoir laisser parler l’image : quand elle était forte je me taisais ». Un jour, les éditeurs des films ont voulu publier les textes raconte-t-il : déception ! « Ils les ont trouvés très courts. Et surtout, l’un sans l’autre (le texte sans l’image) ça ne marche plus ».

« Et puis l’esprit d’équipe ». Il y revient une fois encore, moque l’ego des réalisateurs, la Nouvelle Vague qui « a inventé le cinéma d’auteur » accuse-t-il. « Que vaut le film si le son est raté, si l’image est floue, ou la musique mauvaise ? Chacun apporte quelque chose : un jour un monteur est sorti de sa cabine pour nous faire remarquer une erreur de date. Moi j’aime travailler en équipe, même mes scénarios je les ai écrits à deux. » Dans cette traversée de l’histoire et du journalisme, Henri de Turenne se réjouit d’avoir su utiliser « les trois médias : l’écrit, l’image et la fiction » pour raconter son siècle. C’est lui, adoubé par la fille d’Albert Londres, Florise, pour siéger au jury qui sacre chaque année un reporter francophone, qui fait entrer le reportage télé au palmarès : il se bat pour, alors que d’éminents confrères de la presse écrite menacent de démissionner. Le Prix audiovisuel est enfin attribué pour la première fois en 1985, Henri Amouroux préside le Prix depuis un an, les reporters d’images accèdent à la reconnaissance de leurs pairs, tous médias confondus. Plus personne n’y reviendra. « Je plaidais même pour l’instauration d’un Prix photo à l’image du Pulitzer » se souvient-il.

« Mais finalement, j’ai la nostalgie de l’écriture, de la nuance. Pour ça, la fiction c’est merveilleux : on raconte l’histoire à l’échelle humaine, à travers les personnages, telle qu’ils la vivent ». Pour cette raison, Les Alsaciens ou les deux Mathilde, une série de quatre films réalisés pour Arte, reste chère à son cœur, son enfant préféré. Le destin contrarié, souvent violent de quatre générations d’Alsaciens entre 1870 et 1953, ballottés par l’histoire dont certains finirent expédiés par les Allemands sur le front russe.

Henri de Turenne assure qu’il n’écrira jamais ses mémoires, qu’il n’a jamais pris une note de sa vie et balaie cette marotte à laquelle on s’adonne « pour ne pas mourir ». En revanche, il émet un regret : de n’avoir pas réalisé une série consacrée au vêtement, à travers le temps et les cultures, pour laquelle il aurait volontiers consulté Claude Lévi-Strauss.

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