Hélène et les cavales par Catherine Clément, écrivaine

La première fois que je l’ai rencontrée, elle portait un minishort à la dernière mode, elle était professeur à Vincennes, elle ressemblait à une Néfertiti casquée de cheveux noirs très courts, jamais je n’avais vu humaine plus fabuleuse et par-dessus le marché, elle était lauréate du prix Médicis pour Dedans, texte plein de son père, le docteur Georges Cixous, mort trop tôt. J’aurais pu rentrer sous terre tant elle était intimidante, mais non, je suis entrée dans son univers comme une cousine venue d’un peu plus loin.

Tout compte dans la première impression. La mode: Sonia Rykiel en fit son égérie, petite tête long corps célébration des femmes, et ses livres en vitrine à Saint-Germain-des-Prés. L’Université de Vincennes : dès l’été 68, le nom d’Hélène courait de bouche en bouche, elle aurait profité du dernier bazar de juin  pour poser les fondements d’une université idéale tolérée par le ministre Edgar Faure, un malin, elle mettait tout en place et miracle, c’était vrai. Néfertiti : Hélène n’est pas d’ici, elle est née au soleil, si ce n’est de l’Égypte, ce n’en est pas très loin, sous le soleil d’Oran. Lauréate du prix Médicis et professeur titulaire et une thèse de doctorat précocement soutenue, et etc : une surdouée ? Plus que ça. Un génie.

D’où venait le cousinage ? Hélène est fille d’ashkénaze et de séfarade, et dans ma parenté, je dispose d’un grand-père ashkénaze né à Bakou, mort à Auschwitz. Nous avions deux enfants des mêmes âges à qui je taillais des costumes de conte de fées, et je crois que c’est tout. Je n’avais encore écrit aucun roman, je n’étais pas féministe, et voilà qu’un peu plus tard, elle m’embarquait à Vincennes et nous écrivions un livre ensemble, La Jeune Née, dans une collection que nous dirigions chez 10 /18, Féminin futur. Réédité sous son seul nom, Sorties, son texte dans notre livre, est devenu un classique des études féministes anglo-saxonnes, comme aussi Le Rire de la Méduse, un texte que je lui avais demandé pour le numéro de l’Arc sur Simone de Beauvoir. Car outre-Atlantique, pour avoir inventé l’écriture féminine et fondé à Vincennes le premier département français d’Etudes féminines, Hélène est une icône.

L’icône a publié avec exactitude un texte par an, écrit l’été à Arcachon. Des romans ? Je ne dirai pas cela. Hélène raconte la vie. En inventant des mots qui n’avaient pas vu le jour, en glissant de dialogue en poème, de poème en éclats de rire, elle retourne la mort comme un gant et en fait un gâteau au miel. Hélène sait inverser. Regardez la couverture de Souffles, publié en 1975 par Antoinette Fouque aux Éditions des femmes, début d’une longue habitude éditoriale relayée à partir de 2000 par Michel Delorme, fondateur des éditions Galilée. Vous croyez voir une femme qui s’envole, pas du tout, c’est le chef d’œuvre de Füssli, Le Cauchemar, qu’Hélène a retourné. Avec elle, la Méduse rit, la femme écrasée par un démon s’envole, l’écriture se libère du joug de l’orthographe, même le malheur relève de la vie. Ses livre récents, Eve s’évade : la ruine et la vie, et Homère est morte, raconte par le menu, d’une écriture fidèle et drôle, la lente transformation d’Eve Klein, épouse Cixous, sa mère ashkénaze, dérivant sur un lit-barque au fil des ans, morte en  juin 2013 chez sa fille, à 103 ans.

Je revois encore Eve sautiller dans les rues de Prague à 83 ans, remise d’une maladie mortelle parce qu’Hélène avait décidé que sa mère vivrait. Comme elle ne distingue pas entre les vivants, Hélène sauve aussi ses chats et elle a la main verte. Tout pour la vie.

Avec les créateurs, Hélène tisse leurs desseins, qu’on peut écrire dessins. Ce fut le cas avec le peintre Simon Hantaï, c’est aujourd’hui le cas avec le sculpteur Adel Abdessemed, né à Batna, avec lequel elle a écrit Insurrections de la poussière et Ayaï ! Le cri de la littérature. Mais quand il s’agit de desseins, au cœur d’Hélène s’est inscrit le nom de Jacques Derrida, son alter ego philosophe, né à Alger, dont elle tire le portrait « en jeune saint juif » en 2001, et avec qui elle écrit Voiles. Les artistes la cherchent, elle ne dit pas toujours oui, mais elle ne se trompe pas : c’est ainsi que commença son travail d’auteur dramatique avec le metteur en scène Daniel Mesguich, né à Alger. Vous avez remarqué cette obstination à élire les natifs d’Algérie ? C’est qu’ils ont en commun l’exil, la perte du soleil, et une étrange capacité à troubler les codes de « la métropole » : Jacques Derrida en forgeant le concept de « différance », Adel Abdessemed en forçant l’œil à reconnaître, dans la statue d’une fillette en ivoire immaculé – une gamine nue qui court les bras levés et crie -, la célèbre petite fille hurlante photographiée sur une route du Vietnam incendiée au napalm ; Daniel Mesguich en dédoublant et « truquant » les personnages de théâtre qui naissent d’autant de livres. Ces exilés ont l’écriture au corps, tous, leurs corps venus d’Algérie. Mais ce choix n’est pas systématique, puisqu’Hélène écrit pour  les comédiens du Théâtre du Soleil et leur metteure en scène Ariane Mnouchkine (née à Boulogne-Billancourt). On se tromperait en pensant qu’elle leur écrit des pièces de théâtre-point-final. Non, Hélène est au travail dans les répétitions, taillant et surfilant son texte selon l’évolution de la mise en scène. Sa mère Eve était sage-femme ; ainsi Hélène fait-elle l’accoucheuse au théâtre.

Je me souviens avoir assisté à une représentation de L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge alors qu’il était assis à deux pas ; devant le spectacle de ses enfants massacrés par les Khmers rouges, la princesse Monique, sa femme, pleurait en silence. La vie, la mort, le théâtre et à nouveau la vie. Un jour, je ne sais pourquoi, je lui ai écrit qu’elle était une mystique moderne. Elle m’a simplement répondu « Oui, je le suis ». Tout le monde sait qu’il existe des mystiques sans Dieu, mais nous n’avons pas appris à les identifier. Il m’aura fallu quarante ans pour reconnaître en Cixous l’écriture d’une mystique. Elle en a la jubilation, la force, la drôlerie et surtout, la joie d’attendre et de savoir venue l’heure des cavales qu’elle s’en va chevaucher. Telles sont ses divinités : des cavales ensauvageant sa plume quand elle est hors d’elle-même. Tôt le matin, avant le lever du jour.

Vous allez dire que j’exagère : un génie, une mystique… Que voulez-vous, j’aime admirer. Lorsqu’ il s’agit d’une femme admirable, ce serait bête de se priver de ce si grand plaisir. D’ailleurs elle n’a guère changé. Le casque de Néfertiti a blanchi ; l’icône a souvent froid, elle s’emmitoufle ; mais les cavales de ses désirs se précipitent toujours vers elle au point du jour.


Hélène Cixous est née le 5 juin 1937 en Algérie. Agrégée d’anglais et docteur d’État, elle est chargée en 1968 de la création de l’Université Expérimentale de Paris 8 – Vincennes, où elle enseigne jusqu’en 2005. En 1974, elle y institue le premier doctorat en Études Féminines. Depuis 1983, elle tient un séminaire au Collège International de Philosophie.
L’écriture est au cœur de sa pratique. Depuis 1967, elle a publié une soixantaine de fictions et essais. Elle est également auteur de théâtre. Hélène Cixous a reçu, entre autres, le Prix Médicis pour Dedans (Grasset) en 1969 et le Prix Marguerite Duras pour Homère est morte (Galilée) en 2014. Elle a collaboré et entretenu des amitiés avec de nombreux artistes et intellectuels tels que Pierre Alechinsky, Jacques Derrida, Daniel Mesguich, Ariane Mnouchkine entre autres.

Lire l’article d’Astérisque 56 sur Hélène Cixous

Bibliographie (extraits)

Récits et essais :
Dedans, Grasset, 1969
La Jeune née, en collaboration avec Catherine Clément, Christian Bourgois, 1975
OR, les lettres de mon père, éditions des Femmes, 1997
Voiles, avec Jacques Derrida, éditions Galilée, 1998
Les Rêveries de la femme sauvage, éditions Galilée, 2000
Portrait de Jacques Derrida en Jeune Saint Juif, éditions Galilée, 2001
Le Tablier de Simon Hantaï, éditions Galilée, 2005
Le Rire de la Méduse et autres textes, éditions Galilée, 2010
Gare d’Osnabrück à Jérusalem, éditions Galilée, 2016

Théâtre :
Portrait de Dora, éditions des Femmes, 1975
L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge, Théâtre du Soleil, 1985
L’Indiade ou l’Inde de leurs rêves, Théâtre du Soleil, 1987
Tambours sur la digue, Théâtre du Soleil, 1999
Les Naufragés du Fol Espoir, Théâtre du Soleil, 2010

Marie NDiaye par Colette Fellous
Entretien avec Marie NDiaye par Nelly Kaprièlian

Le goût de la solitude, de la liberté et des grandes aventures du langage

Il y a de la magie dans l’œuvre de Marie NDiaye, le
réel vacille parfois et à force de l’observer, on y
découvre des cercles invisibles qui vont nous mener
peu à peu au cœur des choses, au cœur de ce qu’on
ne savait pas regarder, ou de ce qu’on avait regardé
distraitement.
Des fantômes peuvent alors apparaître,
des êtres somnambules, des personnages comme
issus de contes anciens ou de mythes, mais aussi des couleurs, des paysages, des noms étranges, des
ambiances, des faits divers.
C’est cela la voix
singulière de Marie NDiaye dans le paysage littéraire
contemporain.
Une voix apparemment calme,
sereine, patiente, tranquille qui va pourtant bousculer
tout ce qu’elle touche (d’une phrase qui devient de
plus en plus sobre) et le rendre merveilleux,
légèrement décalé, toujours secret et profond.
La
magie comme la littérature est faite pour montrer les
facettes moins visibles et moins accessibles du réel.

On dirait que c’est à cela que s’est toujours attachée à
chercher Marie NDiaye, et depuis son premier livre
publié à dix-sept ans par Jérôme Lindon, aux Éditions
de Minuit : Quant au riche avenir. Un titre qui ne
croyait pas si bien dire, surtout lorsque l’on sait que
Marie avait déjà écrit huit ou dix romans
précédemment, depuis ses dix ans et qu’elle était sûre
d’en écrire bien d’autres.
Aujourd’hui, c’est avec joie
que le jury du Prix Marguerite Yourcenar 2020,
orchestré par la Scam, a choisi de couronner son œuvre qui aurait été certainement appréciée par
Marguerite Yourcenar, ayant toutes deux en commun
le goût de la solitude, de la liberté et des grandes
aventures du langage.

Colette Fellous, membre du jury


Entretien avec Marie NDiaye par Nelly Kaprièlian


Pascal Boille a publié de nombreux livres, principalement pour les enfants (contes et poésies). Professeur de musique au conservatoire de Châtillon, il continue à créer de nombreux spectacles, dont un prochainement avec l’Orchestre de Paris.

Il est le compositeur (musiques et textes) de plus de 30 CD pour les enfants. Il anime régulièrement des ateliers d’écriture, pour enfants et enseignants, privilégiant toujours les liens évidents entre toutes les formes d’Art. 

Pour Pascal Quignard de Laura Alcoba
Récital au piano et lecture d »un texte inédit : Pascal Quignard

Pascal Quignard a interprété au piano des pièces de Joseph Haydn, Kaoru Hakata, Jean de Sainte-Colombe ainsi que Le trio sur les morts de Nagasaki, un morceau de sa composition. Il a également lu pour l’occasion un extrait d’un texte inédit : Histoire du plongeur nocturne.


Pour Pascal Quignard

« Écrire, ce n’est pas transmettre, c’est appeler. », dites-vous.

Encore faut-il prendre soin, après, de « jeter la clé » dans les buissons, comme Paul Celan. Car si l’auteur jette la clé —et là je vais vous citer encore— c’est pour « appeler une main après soi qui cherche, qui fouille parmi les pierres et les ronces et les douleurs et les feuilles mouillées […] ».
Nous sommes là, ce soir, autour de vous. De votre appel.
À vous prêter non pas nos mains mais une main, chacun —le singulier ici est important, tant l’écriture et la lecture (vous le savez, vous n’avez cessé de le rappeler) ont à voir avec le silence et avec la solitude. « Entre la solitude de celui qui écrit et la solitude de celui qui lit, c’est beaucoup de ciment. » Je vous cite encore, dans Les ombres errantes, le livre qui vous a valu le prix Goncourt en 2002.

Vous avez publié votre premier ouvrage en 1969, L’être du balbutiement au Mercure de France. Il s’agissait d’un essai sur Sacher Masoch. Au même moment, vous êtes remarqué par Louis-René Des Forêts. « Je dois tout à Louis-René des Forêts » écrivez-vous au début de Les leçons de solfège et de piano. Louis-René des Forêts vous invite à lire des manuscrits pour Gallimard et à collaborer à la revue L’Ephémère ; Paul Celan à traduire des œuvres peu connues des Grecs anciens, pour la même revue. Lecture, écriture, traduction : à ces débuts, ces trois activités sont mêlées.

Louis René Des Forêts et Paul Celan ont répondu à votre appel. Ils ont su reconnaître le chemin très personnel que vous avez initié, dès votre premier livre. Vous proposiez une voie pour entrer dans l’œuvre de Sacher Masoch, mais c’était déjà votre voix qu’on entendait. Vous écriviez par exemple : « L’œuvre de Masoch n’est que la répétition, non de l’écrire, mais du balbutier. » Et quelques lignes plus loin, encore « Toujours quelque chose se soulève et fulgure dans le balbutiement. »
Vous aviez vingt ans.
Et tant de choses étaient là, déjà. L’œuvre qui a suivi d’une certaine manière a en grande partie sondé, exploré, ces quelques mots. Elle les a aussi déployés.

Mais pour évoquer le début de votre chemin d’écriture, il faut sans doute remonter bien plus haut.
À cet enfant « que le silence a passionné ».
À cet enfant que vous avez été, en arrêt, suspendu à l’effort de votre mère pour retrouver un nom, le mot qui lui échappait. Et qui faisait que soudain tout s’arrêtait. Plus rien n’existait —et pas seulement pour elle. Plus rien, vraiment.
Vous l’aidiez alors de votre silence —de toute « la force de votre silence » écrivez-vous. Elle hélait, elle appelait aussi. Mais qui ?
Le mot absent, la langue toute entière.

Viendrait-il, viendrait-elle ?

Le miracle à chaque fois avait lieu. Je vous cite, « son visage s’épanouissait, elle le retrouvait : elle le prononçait comme une merveille. C’était une merveille. Tout mot retrouvé est une merveille. »
Ce passage est extrait du « Petit traité sur Méduse », un texte qui accompagne « Le nom sur le bout de la langue », un conte qui m’est particulièrement cher. Mais je n’ose pas dire que ce texte éclaire le conte, tant vous avez exploré les vertus et les ressorts de l’ombre —et le lecteur avec vous.

En même temps que la passion pour le silence, il y a eu l’apprentissage de la musique. Musicien, vous l’êtes de manière plurielle. Vous avez appris le violon avec votre tante Marthe. Le piano et l’orgue avec votre tante Juliette. L’enseignement musical que vous avez reçu était très traditionnel. C’était celui des Demoiselles Quignard, dont l’une des caractéristiques était de toujours dissocier lecture et interprétation. Déchiffrer, lire ; puis apprendre par cœur, faire entrer en soi avant d’interpréter. Avant de réciter « aux doigts de la main », écrivez-vous. Découverte de la main.
Mais c’est le violoncelle que vous avez, un temps, plus que tout autre choisi, cet instrument capable de reproduire toutes les inflexions de la voix humaine —soupir, sanglot, cri, râle. Appel. Comme la viole de Monsieur de Sainte Colombe.

« Je hèle, je vous le jure, je hèle avec ma main une chose invisible. »
Ce n’est plus votre mère, mais Monsieur de Sainte Colombe, dans Tous les matins du monde. Ce bref roman est peut-être votre texte le plus connu. Il a été adapté au cinéma par Alain Corneau, vous avez participé à l’écriture du scénario. Mais si ce livre occupe une telle place, c’est aussi parce que votre écriture y est au plus pur.

« Je hèle, je vous le jure, je hèle avec ma main une chose invisible. »

Monsieur de Sainte Colombe aussi est en arrêt. Et le lecteur avec lui. Suspendu.
Répondra-t-elle, répondront-ils ?
Mais qui, au juste ?
La langue, la musique, tout ce qui a disparu. Madame de Sainte Colombe…
Une nuit, alors que Monsieur de Sainte Colombe sent une nouvelle fois le corps de son épouse morte à ses côtés, il lui pose cette question :
« —Parlez-vous, Madame, malgré la mort ? »
—Oui » répond-elle.
Tout va bien.

Enfin arrive l’année 1994. Vous publiez Le sexe et l’effroi. Et vous renoncez, soudain. Vous démissionnez, de tout. Vous démissionnez de vos fonctions éditoriales chez Gallimard. Vous démissionnez de la présidence du Concert des Nations. Vous dissolvez le Festival d’Opéra et de théâtre baroques du palais de Versailles, que vous aviez fondé. Vous pouvez enfin être libre et solitaire, à Sens. Vous renoncez ou vous cessez de renoncer ?

Votre écriture se déploie alors, pleinement.
À moins qu’elle ne se concentre.
Je crois qu’elle se déploie et se concentre à la fois, parfois à l’extrême. Les barrières des genres sautent, il le fallait bien. Mais avant même la grande dissolution, ces frontières pour vous n’ont jamais été un carcan.
C’est ce que sait le personnage d’Ann dans Villa Amalia. Un roman, a priori, de 2006. Mais un roman extrêmement libre.
Ann, comme vous, est prise soudain par la passion du renoncement.
Et voilà qu’elle se met à simplifier, jusqu’au dénuement, de vielles partitions. Ou des souvenirs de partitions. « Elle résumait, désornait, taillait, amenuisait, condensait jusqu’à ce qu’elle fût bouleversée par ce qu’elle avait obtenu. » C’est aussi ce que vous faites, ce que vous n’avez cessé de faire.
Et ce qu’il en résulte, que votre écriture se déploie ou qu’elle se concentre, a beaucoup à voir avec le premier balbutiement. Avec ce quelque chose qui se tient aux confins de l’indicible.

« Je ne cherche que des pensées qui tremblent. » écrivez-vous dans Les ombres errantes.

Je formule ce soir ce vœu : que nos mains, que chacune de nos mains, entende cet appel. Qu’elle cherche ces pensées qui tremblent avec vous, après vous, les doigts enfouis dans les buissons et les feuilles mouillées, dans la douleur et dans la terre.

Nous sommes heureux, je suis très heureuse que vous receviez aujourd’hui ce prix.

Laura Alcoba

Le 3 décembre 2019


Une soirée unique qui célébrait également le 5e anniversaire du Prix Marguerite Yourcenar.


Il est notamment l’auteur du Faucon afghan, du Barbaresque, de L’Enchantement du monde, mais aussi de Frontières paru en 2016 chez Paulsen.

Longtemps correspondant de guerre pour la presse française et britannique, puis ambassadeur de France pendant cinq ans, il a séjourné avec une quinzaine de mouvements de guérillas et a couvert une vingtaine de conflits, de l’Érythrée à l’Afghanistan, du Sahara à l’Irak. Prix Albert Londres, Prix de l’Aventure et Prix Joseph Kessel, Olivier Weber a reçu de nombreuses distinctions.

Ses romans et récits de voyage ont été traduits dans une dizaine de langues.

Discours : Julie Bertuccelli et Benoît Peeters avec Jean Echenoz
Lecture de textes : par le comédien Dominique Pinon

Chemin d’Echenoz

En Suisse, il y a quelques semaines, dans la petite ville de Montricher, à deux pas de la fondation Jan Michalski, je suis tombé sur un chemin d’Echenoz.

Pas une rue ou une avenue, moins encore un boulevard : un chemin. Mais pas non plus un chemin qui ne mène nulle part, un de ces Holzwege heideggeriens. D’ailleurs, Jérôme Lindon vous l’avait dit très tôt, je vous cite : « Enfin, vous, ce que vous faites, ce n’est quand même pas du Heidegger, hein ? »

Car votre chemin, d’emblée et pour toujours, s’est placé sous le signe de Minuit, d’une « marche à l’étoile », dans cette maison que vous aviez crue d’abord « trop sérieuse, trop austère et rigoureuse, essence de la vertu littéraire ». Trop bien pour vous, donc, pensait le jeune homme que vous étiez. Il se trompait.

J’en reviens à mon chemin. Un chemin que j’ai eu, comme bien d’autres, tant de plaisir à emprunter avec vous, derrière vous, depuis 1979 et Le Méridien de Greenwich. Le livre fait peu de bruit, malgré le prix Fénéon, mais celles et ceux qui le lisent y trouvent un ton singulier. La marque du Nouveau roman est visible, celle de Raymond Roussel plus encore. Mais c’est déjà d’un « nouveau romanesque » qu’il s’agit, nourri de Joseph Conrad, de films noirs et de jazz. Si l’écrivain que vous êtes apprécie les contraintes, il se garde des interdits.

Puis c’est Cherokee, en 1983, et la curiosité des critiques qui se fait plus vive, les lecteurs plus nombreux, et bientôt le prix Médicis. Vous choisissez de ne plus vous occuper que d’écrire.

Roman après roman, L’équipée malaise, Lac, Nous trois, Les grandes blondes, Un an, vous explorez des tonalités différentes, mais une subtile ironie est toujours là, reconnaissable dès les premières lignes. Une forme de distance, qui fait partie de votre charme.

Vous cherchez « le rythme interne de la phrase », qui est bien autre chose qu’une affaire de virgules, même si celles-ci, pour vous comme pour Jérôme Lindon, sont « un véritable et grave enjeu ». Vous nous faites voyager aussi, en Micronésie, en Australie, en Arctique ou en Inde. Vous aimez jouer avec les genres : roman d’aventures, roman policier, roman sentimental ou roman d’espionnage. Mais vous bâtissez surtout ce que Pierre Lepape décrira comme « l’une des entreprises littéraires les plus originales et les plus fécondes du roman français d’aujourd’hui : la subversion du roman par déstabilisation douce ».

En 1999, c’est Je m’en vais, qui obtient le prix Goncourt. Comme vous l’écrivez, « ce sont des choses qui peuvent vous arriver dans la vie, il n’est évidemment pas mauvais que cela vous arrive à vous et à votre éditeur ». Mais l’affaire est rien décalée, ce qui n’a pas dû vous déplaire. Cette année-là, le prix est annoncé avant le jour prévu, et vous partagez avec les jurés le déjeuner de l’Académie Goncourt.

Vient le temps des récits de vies, qui sont comme des biographies accélérées, s’affranchissant de la tyrannie des faits. Et ce sont Ravel, Courir (sur Emil Zatopek) et Des éclairs (sur Nikola Tesla).

Arrive ensuite 14, qui a, parmi bien d’autres qualités, l’élégance de paraître deux ans avant le début des commémorations officielles de la Grande guerre. Puis Envoyée spéciale, un vrai-faux roman d’espionnage qui nous emmène jusqu’en Corée du Nord sur les pas de Constance, qui fut l’interprète d’un tube planétaire, « Excessif ».

Cher Jean Echenoz, nous sommes particulièrement heureux de vous remettre le prix Marguerite Yourcenar pour l’ensemble de votre œuvre. Vous êtes en bonne compagnie, après Pierre Michon – qui nous fait l’amitié d’être présent ce soir –, Hélène Cixous et Annie Ernaux.

Le jury était composé des membres de la commission de l’écrit de la Scam : Laura Alcoba, Pascal Boille, Catherine Clément, Colette Fellous, Nedim Gürsel, Isabelle Jarry, Michèle Kahn, Bertrand Leclair, Pascal Ory et moi-même.

J’évoquais « l’ensemble de votre œuvre ». La formule est un peu convenue. Vous travaillez à un nouveau roman, dont vous avez la prudence de ne rien dire. Où nous emmènerez-vous cette fois ? Peu importe somme toute. Nous sommes impatients de vous accompagner, sur votre imprévisible chemin.

Benoît Peeters

6 décembre 2018



photos : Cyril Etien / La Scam


Il a publié une quarantaine d’ouvrages, qu’il répartit en « histoires », « fables » et « contes ».

Ses dernières publications en 2016 sont : une histoire, La Belle Illusion. Culture et politique sous le signe du Front populaire (CNRS Editions) et une fable, Ce que dit Charlie. Treize leçons d’histoire (Gallimard).
En février 2017, sortira un conte, Jouir comme une sainte, et autres voluptés (Mercure de France).

Pascal Ory est professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne et dans diverses grandes Écoles prestigieuses, spécialiste d’histoire culturelle et d’histoire politique.

Annie Ernaux : une vérité sensible  par Pascal Ory, historien, membre de l’Académie française

Dans le panorama de la littérature française contemporaine, Annie Ernaux occupe une place singulière, et le plus singulier est que sa notoriété critique et la reconnaissance qui s’y rattache
ne sont pas dues au (vieux) critère moderniste de la « révolution du langage ». Non qu’Annie Ernaux n’innove pas, mais son innovation est moins dans l’écriture que dans le rapport qu’elle a su, très vite, établir entre expérience et témoignage – ce que les professeurs à l’ancienne résumaient en « fond » et « forme ». Et la résultante de cette relation réussie a un nom: succès public. Ses éditeurs le savent bien: Annie Ernaux a un lectorat nombreux et fidèle.

Dans les premières années de sa vie d’écrivaine reconnue, ouverte en 1974 par la publication des Armoires vides et poursuivie par celles de Ce qu’ils disent ou rien et de La femme gelée, le pacte explicite avec le lecteur est encore celui du roman, alors même que le lecteur en question peut déjà fort bien pressentir, d’un titre à l’autre, la forte charge autobiographique qu’ils recèlent. Le succès venant, la professeure de lettres que l’autrice est devenue va s’affranchir (à côté d’autres affranchissements) de l’affichage romanesque et assumer de plus en
plus nettement le projet moins d’«écrire sa vie» que d’«écrire la vie», titre qu’elle donnera au volume de la collection «Quarto» dans lequel, en 2011, elle réunira une douzaine de ses livres, enrichis de divers textes.

Peut-on pour autant rattacher Annie Ernaux à l’école et à la vogue de l’«autofiction », formule lancée un peu après Les armoires vides par Serge Doubrovsky et que d’autres noms illustreront ? Affaire de mots, dira-t-on, non sans raison. Mais la littérature tout entière est affaire de mots : il demeure un enjeu derrière toutes ces qualifications, bien propres à agacer l’individu individualiste du XXIe siècle, qui refuse de se laisser enfermer dans un tiroir à étiquette. Autobiographie? Histoire de vie? Lectrice de Pierre Bourdieu, Annie Ernaux pourrait être rapprochée par certains de l’«auto-analyse» pratiquée in extremis par le maître. Mais l’œcuménisme n’est pas le syncrétisme: sociologue ou écrivain, il faut choisir.

Le projet de Bourdieu se veut obstinément scientifique, au point de se briser sur la contradiction insurmontable d’un sujet s’échinant à se transformer en objet, la quête sociologique de soi tentée par l’auteur de «L’Illusion biographique» produisant à l’arrivée (son Esquisse pour une auto-analyse) un texte immanquablement décevant, pour lui comme pour ses lecteurs. Les livres d’Annie Ernaux, nourrie de l’apport des sciences sociales, s’affichent plus modestes, mais, de ce fait, a priori et surtout a posteriori, plus solides. Ils retravaillent la matière du «carnet
» (Journal du dehors, Regarde les lumières, mon amour, La vie extérieure…), et quand l’auteur franchit le pas d’une réflexion explicite sur la mémoire et ses supports, c’est significativement d’image qu’il est question (Les années). Dans cet «œuvre», au masculin, composé de toutes les œuvres parues et à paraître de l’auteure – qui déteste cette formulation, qu’elle réserve à sa vie posthume–, la récurrence de figures et de scènes fondatrices (la mère, le père, la scolarité au lycée et à l’université, la «première fois », l’avortement…) est la meilleure preuve de
ce qu’on est bien dans le domaine de cette vérité de soi littéraire qui ne peut faire concurrence à l’entreprise rationalisante de la sociologie puisqu’elle ne se place pas sur
le même plan, puisqu’elle accepte de tâtonner, de se répéter ; elle joue plus gros.

Moyennant quoi des milliers d’hommes et (surtout) de femmes vont se retrouver dans ce regard sans complaisance porté sur un milieu populaire et provincial à l’entrée des Trente Glorieuses, sur la société urbaine triomphante des transports en commun, de l’hypermarché ou de la ville nouvelle, et, surplombant le tout, dans cette interrogation douloureuse – où Annie Ernaux met ses pas dans ceux d’un Jean Guéhenno (Caliban parle) ou d’un Paul Nizan (Antoine Bloyé) – sur la « trahison de classe» des bons élèves issus de la méritocratie républicaine. Mais plus nombreux encore seront celles et ceux qui accompagneront de toute leur empathie son exploration, ambivalente, de la cellule familiale et du couple. Ces portraits d’une mère (Une femme, « Je ne suis pas sortie de ma nuit »), d’un père (La place), d’une sœur (L’autre fille) s’éclairent chez elle par l’expérience de la frustration sexuelle (Mémoire de fille, La femme gelée), de la passion amoureuse (Passion simple, Se perdre, L’occupation), de la désolation des corps (Les armoires vides, La honte, L’événement).

Évidemment, l’audience rencontrée par Annie Ernaux n’a que peu à voir avec les « thèmes » qu’elle serait supposée aborder, ni même avec la finesse d’un projet visant à donner la parole à un « je transpersonnel » (traduisons: un je traversé par tous les nous). Elle tient tout entière dans la correspondance qu’elle a réussi à établir entre ce dont elle nous parle et la manière dont elle le fait, entre un vécu, partagé par une multitude de lecteurs et de lectrices, et un ton, en dernière analyse singulier. Écriture blanche, comme disait Roland Barthes, ou plate, comme elle le propose? Plutôt, peut-être, une affaire de voix: la voix de la fille de l’épicerie de la rue du Closdes-Parts (Yvetot) quand elle s’astreint – la simplicité est une dure contrainte – à s’adresser, par-delà ses lecteurs et lectrices, à ses parents.

Peut-être l’énergie propre à l’écriture d’Annie Ernaux s’origine-t-elle dans la double honte – comme on parle de double peine – de ses origines et de son nouveau milieu. « Je n’ai pas cherché à m’écrire», dira-t-elle dans son texte de présentation au grand volume «Quarto», «à faire oeuvre de ma vie: je me suis servie d’elle […] comme d’une matière à explorer pour saisir et mettre au jour quelque chose de l’ordre d’une vérité sensible ». «Une» vérité, pas « la» vérité (du sociologue, par exemple: voir plus haut), et vérité sensible: posons qu’un artiste est cet animal en effet hypersensible qui reçoit le monde cinq sur cinq (version intellectuelle) ou en pleine gueule (version épidermique) et que la matière de l’écrivain-e est une pierre que l’écriture attaque au couteau (métaphore d’Annie Ernaux). Celui qui écrit ces lignes fait profession d’historien. Il ne peut qu’être « sensible» à cette volonté affichée de, ce faisant, «sauver quelque chose du temps ». Il est assez bien placé pour savoir ce qu’il y a de désespoir dans ce beau programme.

A lire : Un prix par Annie Ernaux


« … la vie ne dicte rien. Elle ne s’écrit pas d’elle-même. Elle est muette et informe. Écrire la vie en se tenant au plus près de la réalité, sans inventer ni transfigurer, c’est l’inscrire dans une forme, des phrases, des mots. C’est s’engager – et de plus en plus au fil des années – dans un travail exigeant, une lutte, que je tente de cerner et de comprendre dans le texte lui-même, au fur et à mesure que je m’y livre. » Annie Ernaux

Dans la préface du recueil Écrire la vie, paru en 2011, qui réunit une grande partie de ses œuvres, Annie Ernaux définit son entreprise littéraire par ses mots : « Écrire la vie (…) au plus près de la réalité sans l’inventer, ni transfigurer. »
Les armoires vides, son premier texte, paraît en 1974. De son écriture « blanche », « au couteau », elle y décrit son enfance et son adolescence à Yvetot en Normandie où ses parents tenaient une épicerie, son ascension sociale par les études de lettres, son avortement chez une faiseuse d’anges. Autant de thèmes ou d’événements qui parcourront son œuvre, forte aujourd’hui de plus de vingt livres dont Les années, paru en 2008, signe l’aboutissement grandiose de la rencontre entre le matériau autobiographique, sociologique et historique. La description des photographies d’Annie Ernaux et de ses proches entre 1941 et 2006 y oscille avec celle de l’époque dans laquelle ces images s’inscrivent.
Ses œuvres ont été adaptées au théâtre et au cinéma.


Éléments bibliographiques

Les armoires vides, Gallimard, 1974
La femme gelée, Gallimard, 1981
La place, Gallimard,1984
Passion simple, Gallimard, 1991
Une femme, Gallimard, 1994
La honte, Gallimard, 1997
L’événement, Gallimard, 2000
Les années, Gallimard, 2008
Écrire la vie, œuvres, Quarto, Gallimard, 2011
Mémoire de fille, Gallimard, 2016

Entretien : Colette Fellous et Benoît Peeters avec Annie Ernaux
Lecture de textes : par Emmanuel Noblet

Une soirée littéraire autour de la lauréate du Prix Marguerite Yourcenar 2017.

Les temps forts de la soirée

Présentation du Prix Marguerite Yourcenar 2017