Pascal Boille a publié de nombreux livres, principalement pour les enfants (contes et poésies). Professeur de musique au conservatoire de Châtillon, il continue à créer de nombreux spectacles, dont un prochainement avec l’Orchestre de Paris.

Il est le compositeur (musiques et textes) de plus de 30 CD pour les enfants. Il anime régulièrement des ateliers d’écriture, pour enfants et enseignants, privilégiant toujours les liens évidents entre toutes les formes d’Art. 

Pour Pascal Quignard de Laura Alcoba
Récital au piano et lecture d »un texte inédit : Pascal Quignard

Pascal Quignard a interprété au piano des pièces de Joseph Haydn, Kaoru Hakata, Jean de Sainte-Colombe ainsi que Le trio sur les morts de Nagasaki, un morceau de sa composition. Il a également lu pour l’occasion un extrait d’un texte inédit : Histoire du plongeur nocturne.



Pour Pascal Quignard

« Écrire, ce n’est pas transmettre, c’est appeler. », dites-vous.

Encore faut-il prendre soin, après, de « jeter la clé » dans les buissons, comme Paul Celan. Car si l’auteur jette la clé —et là je vais vous citer encore— c’est pour « appeler une main après soi qui cherche, qui fouille parmi les pierres et les ronces et les douleurs et les feuilles mouillées […] ».
Nous sommes là, ce soir, autour de vous. De votre appel.
À vous prêter non pas nos mains mais une main, chacun —le singulier ici est important, tant l’écriture et la lecture (vous le savez, vous n’avez cessé de le rappeler) ont à voir avec le silence et avec la solitude. « Entre la solitude de celui qui écrit et la solitude de celui qui lit, c’est beaucoup de ciment. » Je vous cite encore, dans Les ombres errantes, le livre qui vous a valu le prix Goncourt en 2002.

Vous avez publié votre premier ouvrage en 1969, L’être du balbutiement au Mercure de France. Il s’agissait d’un essai sur Sacher Masoch. Au même moment, vous êtes remarqué par Louis-René Des Forêts. « Je dois tout à Louis-René des Forêts » écrivez-vous au début de Les leçons de solfège et de piano. Louis-René des Forêts vous invite à lire des manuscrits pour Gallimard et à collaborer à la revue L’Ephémère ; Paul Celan à traduire des œuvres peu connues des Grecs anciens, pour la même revue. Lecture, écriture, traduction : à ces débuts, ces trois activités sont mêlées.

Louis René Des Forêts et Paul Celan ont répondu à votre appel. Ils ont su reconnaître le chemin très personnel que vous avez initié, dès votre premier livre. Vous proposiez une voie pour entrer dans l’œuvre de Sacher Masoch, mais c’était déjà votre voix qu’on entendait. Vous écriviez par exemple : « L’œuvre de Masoch n’est que la répétition, non de l’écrire, mais du balbutier. » Et quelques lignes plus loin, encore « Toujours quelque chose se soulève et fulgure dans le balbutiement. »
Vous aviez vingt ans.
Et tant de choses étaient là, déjà. L’œuvre qui a suivi d’une certaine manière a en grande partie sondé, exploré, ces quelques mots. Elle les a aussi déployés.

Mais pour évoquer le début de votre chemin d’écriture, il faut sans doute remonter bien plus haut.
À cet enfant « que le silence a passionné ».
À cet enfant que vous avez été, en arrêt, suspendu à l’effort de votre mère pour retrouver un nom, le mot qui lui échappait. Et qui faisait que soudain tout s’arrêtait. Plus rien n’existait —et pas seulement pour elle. Plus rien, vraiment.
Vous l’aidiez alors de votre silence —de toute « la force de votre silence » écrivez-vous. Elle hélait, elle appelait aussi. Mais qui ?
Le mot absent, la langue toute entière.

Viendrait-il, viendrait-elle ?

Le miracle à chaque fois avait lieu. Je vous cite, « son visage s’épanouissait, elle le retrouvait : elle le prononçait comme une merveille. C’était une merveille. Tout mot retrouvé est une merveille. »
Ce passage est extrait du « Petit traité sur Méduse », un texte qui accompagne « Le nom sur le bout de la langue », un conte qui m’est particulièrement cher. Mais je n’ose pas dire que ce texte éclaire le conte, tant vous avez exploré les vertus et les ressorts de l’ombre —et le lecteur avec vous.

En même temps que la passion pour le silence, il y a eu l’apprentissage de la musique. Musicien, vous l’êtes de manière plurielle. Vous avez appris le violon avec votre tante Marthe. Le piano et l’orgue avec votre tante Juliette. L’enseignement musical que vous avez reçu était très traditionnel. C’était celui des Demoiselles Quignard, dont l’une des caractéristiques était de toujours dissocier lecture et interprétation. Déchiffrer, lire ; puis apprendre par cœur, faire entrer en soi avant d’interpréter. Avant de réciter « aux doigts de la main », écrivez-vous. Découverte de la main.
Mais c’est le violoncelle que vous avez, un temps, plus que tout autre choisi, cet instrument capable de reproduire toutes les inflexions de la voix humaine —soupir, sanglot, cri, râle. Appel. Comme la viole de Monsieur de Sainte Colombe.

« Je hèle, je vous le jure, je hèle avec ma main une chose invisible. »
Ce n’est plus votre mère, mais Monsieur de Sainte Colombe, dans Tous les matins du monde. Ce bref roman est peut-être votre texte le plus connu. Il a été adapté au cinéma par Alain Corneau, vous avez participé à l’écriture du scénario. Mais si ce livre occupe une telle place, c’est aussi parce que votre écriture y est au plus pur.

« Je hèle, je vous le jure, je hèle avec ma main une chose invisible. »

Monsieur de Sainte Colombe aussi est en arrêt. Et le lecteur avec lui. Suspendu.
Répondra-t-elle, répondront-ils ?
Mais qui, au juste ?
La langue, la musique, tout ce qui a disparu. Madame de Sainte Colombe…
Une nuit, alors que Monsieur de Sainte Colombe sent une nouvelle fois le corps de son épouse morte à ses côtés, il lui pose cette question :
« —Parlez-vous, Madame, malgré la mort ? »
—Oui » répond-elle.
Tout va bien.

Enfin arrive l’année 1994. Vous publiez Le sexe et l’effroi. Et vous renoncez, soudain. Vous démissionnez, de tout. Vous démissionnez de vos fonctions éditoriales chez Gallimard. Vous démissionnez de la présidence du Concert des Nations. Vous dissolvez le Festival d’Opéra et de théâtre baroques du palais de Versailles, que vous aviez fondé. Vous pouvez enfin être libre et solitaire, à Sens. Vous renoncez ou vous cessez de renoncer ?

Votre écriture se déploie alors, pleinement.
À moins qu’elle ne se concentre.
Je crois qu’elle se déploie et se concentre à la fois, parfois à l’extrême. Les barrières des genres sautent, il le fallait bien. Mais avant même la grande dissolution, ces frontières pour vous n’ont jamais été un carcan.
C’est ce que sait le personnage d’Ann dans Villa Amalia. Un roman, a priori, de 2006. Mais un roman extrêmement libre.
Ann, comme vous, est prise soudain par la passion du renoncement.
Et voilà qu’elle se met à simplifier, jusqu’au dénuement, de vielles partitions. Ou des souvenirs de partitions. « Elle résumait, désornait, taillait, amenuisait, condensait jusqu’à ce qu’elle fût bouleversée par ce qu’elle avait obtenu. » C’est aussi ce que vous faites, ce que vous n’avez cessé de faire.
Et ce qu’il en résulte, que votre écriture se déploie ou qu’elle se concentre, a beaucoup à voir avec le premier balbutiement. Avec ce quelque chose qui se tient aux confins de l’indicible.

« Je ne cherche que des pensées qui tremblent. » écrivez-vous dans Les ombres errantes.

Je formule ce soir ce vœu : que nos mains, que chacune de nos mains, entende cet appel. Qu’elle cherche ces pensées qui tremblent avec vous, après vous, les doigts enfouis dans les buissons et les feuilles mouillées, dans la douleur et dans la terre.

Nous sommes heureux, je suis très heureuse que vous receviez aujourd’hui ce prix.

Laura Alcoba

Le 3 décembre 2019


Une soirée unique qui célébrait également le 5e anniversaire du Prix Marguerite Yourcenar.


Il est notamment l’auteur du Faucon afghan, du Barbaresque, de L’Enchantement du monde, mais aussi de Frontières paru en 2016 chez Paulsen.

Longtemps correspondant de guerre pour la presse française et britannique, puis ambassadeur de France pendant cinq ans, il a séjourné avec une quinzaine de mouvements de guérillas et a couvert une vingtaine de conflits, de l’Érythrée à l’Afghanistan, du Sahara à l’Irak. Prix Albert Londres, Prix de l’Aventure et Prix Joseph Kessel, Olivier Weber a reçu de nombreuses distinctions.

Ses romans et récits de voyage ont été traduits dans une dizaine de langues.

Discours : Julie Bertuccelli et Benoît Peeters avec Jean Echenoz
Lecture de textes : par le comédien Dominique Pinon


Chemin d’Echenoz

En Suisse, il y a quelques semaines, dans la petite ville de Montricher, à deux pas de la fondation Jan Michalski, je suis tombé sur un chemin d’Echenoz.

Pas une rue ou une avenue, moins encore un boulevard : un chemin. Mais pas non plus un chemin qui ne mène nulle part, un de ces Holzwege heideggeriens. D’ailleurs, Jérôme Lindon vous l’avait dit très tôt, je vous cite : « Enfin, vous, ce que vous faites, ce n’est quand même pas du Heidegger, hein ? »

Car votre chemin, d’emblée et pour toujours, s’est placé sous le signe de Minuit, d’une « marche à l’étoile », dans cette maison que vous aviez crue d’abord « trop sérieuse, trop austère et rigoureuse, essence de la vertu littéraire ». Trop bien pour vous, donc, pensait le jeune homme que vous étiez. Il se trompait.

J’en reviens à mon chemin. Un chemin que j’ai eu, comme bien d’autres, tant de plaisir à emprunter avec vous, derrière vous, depuis 1979 et Le Méridien de Greenwich. Le livre fait peu de bruit, malgré le prix Fénéon, mais celles et ceux qui le lisent y trouvent un ton singulier. La marque du Nouveau roman est visible, celle de Raymond Roussel plus encore. Mais c’est déjà d’un « nouveau romanesque » qu’il s’agit, nourri de Joseph Conrad, de films noirs et de jazz. Si l’écrivain que vous êtes apprécie les contraintes, il se garde des interdits.

Puis c’est Cherokee, en 1983, et la curiosité des critiques qui se fait plus vive, les lecteurs plus nombreux, et bientôt le prix Médicis. Vous choisissez de ne plus vous occuper que d’écrire.

Roman après roman, L’équipée malaise, Lac, Nous trois, Les grandes blondes, Un an, vous explorez des tonalités différentes, mais une subtile ironie est toujours là, reconnaissable dès les premières lignes. Une forme de distance, qui fait partie de votre charme.

Vous cherchez « le rythme interne de la phrase », qui est bien autre chose qu’une affaire de virgules, même si celles-ci, pour vous comme pour Jérôme Lindon, sont « un véritable et grave enjeu ». Vous nous faites voyager aussi, en Micronésie, en Australie, en Arctique ou en Inde. Vous aimez jouer avec les genres : roman d’aventures, roman policier, roman sentimental ou roman d’espionnage. Mais vous bâtissez surtout ce que Pierre Lepape décrira comme « l’une des entreprises littéraires les plus originales et les plus fécondes du roman français d’aujourd’hui : la subversion du roman par déstabilisation douce ».

En 1999, c’est Je m’en vais, qui obtient le prix Goncourt. Comme vous l’écrivez, « ce sont des choses qui peuvent vous arriver dans la vie, il n’est évidemment pas mauvais que cela vous arrive à vous et à votre éditeur ». Mais l’affaire est rien décalée, ce qui n’a pas dû vous déplaire. Cette année-là, le prix est annoncé avant le jour prévu, et vous partagez avec les jurés le déjeuner de l’Académie Goncourt.

Vient le temps des récits de vies, qui sont comme des biographies accélérées, s’affranchissant de la tyrannie des faits. Et ce sont Ravel, Courir (sur Emil Zatopek) et Des éclairs (sur Nikola Tesla).

Arrive ensuite 14, qui a, parmi bien d’autres qualités, l’élégance de paraître deux ans avant le début des commémorations officielles de la Grande guerre. Puis Envoyée spéciale, un vrai-faux roman d’espionnage qui nous emmène jusqu’en Corée du Nord sur les pas de Constance, qui fut l’interprète d’un tube planétaire, « Excessif ».

Cher Jean Echenoz, nous sommes particulièrement heureux de vous remettre le prix Marguerite Yourcenar pour l’ensemble de votre œuvre. Vous êtes en bonne compagnie, après Pierre Michon – qui nous fait l’amitié d’être présent ce soir –, Hélène Cixous et Annie Ernaux.

Le jury était composé des membres de la commission de l’écrit de la Scam : Laura Alcoba, Pascal Boille, Catherine Clément, Colette Fellous, Nedim Gürsel, Isabelle Jarry, Michèle Kahn, Bertrand Leclair, Pascal Ory et moi-même.

J’évoquais « l’ensemble de votre œuvre ». La formule est un peu convenue. Vous travaillez à un nouveau roman, dont vous avez la prudence de ne rien dire. Où nous emmènerez-vous cette fois ? Peu importe somme toute. Nous sommes impatients de vous accompagner, sur votre imprévisible chemin.

Benoît Peeters

6 décembre 2018



photos : Cyril Etien / La Scam


Il a publié une quarantaine d’ouvrages, qu’il répartit en « histoires », « fables » et « contes ».

Ses dernières publications en 2016 sont : une histoire, La Belle Illusion. Culture et politique sous le signe du Front populaire (CNRS Editions) et une fable, Ce que dit Charlie. Treize leçons d’histoire (Gallimard).
En février 2017, sortira un conte, Jouir comme une sainte, et autres voluptés (Mercure de France).

Pascal Ory est professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne et dans diverses grandes Écoles prestigieuses, spécialiste d’histoire culturelle et d’histoire politique.

Annie Ernaux : une vérité sensible  par Pascal Ory, historien, membre de l’Académie française

Dans le panorama de la littérature française contemporaine, Annie Ernaux occupe une place singulière, et le plus singulier est que sa notoriété critique et la reconnaissance qui s’y rattache
ne sont pas dues au (vieux) critère moderniste de la « révolution du langage ». Non qu’Annie Ernaux n’innove pas, mais son innovation est moins dans l’écriture que dans le rapport qu’elle a su, très vite, établir entre expérience et témoignage – ce que les professeurs à l’ancienne résumaient en « fond » et « forme ». Et la résultante de cette relation réussie a un nom: succès public. Ses éditeurs le savent bien: Annie Ernaux a un lectorat nombreux et fidèle.

Dans les premières années de sa vie d’écrivaine reconnue, ouverte en 1974 par la publication des Armoires vides et poursuivie par celles de Ce qu’ils disent ou rien et de La femme gelée, le pacte explicite avec le lecteur est encore celui du roman, alors même que le lecteur en question peut déjà fort bien pressentir, d’un titre à l’autre, la forte charge autobiographique qu’ils recèlent. Le succès venant, la professeure de lettres que l’autrice est devenue va s’affranchir (à côté d’autres affranchissements) de l’affichage romanesque et assumer de plus en
plus nettement le projet moins d’«écrire sa vie» que d’«écrire la vie», titre qu’elle donnera au volume de la collection «Quarto» dans lequel, en 2011, elle réunira une douzaine de ses livres, enrichis de divers textes.

Peut-on pour autant rattacher Annie Ernaux à l’école et à la vogue de l’«autofiction », formule lancée un peu après Les armoires vides par Serge Doubrovsky et que d’autres noms illustreront ? Affaire de mots, dira-t-on, non sans raison. Mais la littérature tout entière est affaire de mots : il demeure un enjeu derrière toutes ces qualifications, bien propres à agacer l’individu individualiste du XXIe siècle, qui refuse de se laisser enfermer dans un tiroir à étiquette. Autobiographie? Histoire de vie? Lectrice de Pierre Bourdieu, Annie Ernaux pourrait être rapprochée par certains de l’«auto-analyse» pratiquée in extremis par le maître. Mais l’œcuménisme n’est pas le syncrétisme: sociologue ou écrivain, il faut choisir.

Le projet de Bourdieu se veut obstinément scientifique, au point de se briser sur la contradiction insurmontable d’un sujet s’échinant à se transformer en objet, la quête sociologique de soi tentée par l’auteur de «L’Illusion biographique» produisant à l’arrivée (son Esquisse pour une auto-analyse) un texte immanquablement décevant, pour lui comme pour ses lecteurs. Les livres d’Annie Ernaux, nourrie de l’apport des sciences sociales, s’affichent plus modestes, mais, de ce fait, a priori et surtout a posteriori, plus solides. Ils retravaillent la matière du «carnet
» (Journal du dehors, Regarde les lumières, mon amour, La vie extérieure…), et quand l’auteur franchit le pas d’une réflexion explicite sur la mémoire et ses supports, c’est significativement d’image qu’il est question (Les années). Dans cet «œuvre», au masculin, composé de toutes les œuvres parues et à paraître de l’auteure – qui déteste cette formulation, qu’elle réserve à sa vie posthume–, la récurrence de figures et de scènes fondatrices (la mère, le père, la scolarité au lycée et à l’université, la «première fois », l’avortement…) est la meilleure preuve de
ce qu’on est bien dans le domaine de cette vérité de soi littéraire qui ne peut faire concurrence à l’entreprise rationalisante de la sociologie puisqu’elle ne se place pas sur
le même plan, puisqu’elle accepte de tâtonner, de se répéter ; elle joue plus gros.

Moyennant quoi des milliers d’hommes et (surtout) de femmes vont se retrouver dans ce regard sans complaisance porté sur un milieu populaire et provincial à l’entrée des Trente Glorieuses, sur la société urbaine triomphante des transports en commun, de l’hypermarché ou de la ville nouvelle, et, surplombant le tout, dans cette interrogation douloureuse – où Annie Ernaux met ses pas dans ceux d’un Jean Guéhenno (Caliban parle) ou d’un Paul Nizan (Antoine Bloyé) – sur la « trahison de classe» des bons élèves issus de la méritocratie républicaine. Mais plus nombreux encore seront celles et ceux qui accompagneront de toute leur empathie son exploration, ambivalente, de la cellule familiale et du couple. Ces portraits d’une mère (Une femme, « Je ne suis pas sortie de ma nuit »), d’un père (La place), d’une sœur (L’autre fille) s’éclairent chez elle par l’expérience de la frustration sexuelle (Mémoire de fille, La femme gelée), de la passion amoureuse (Passion simple, Se perdre, L’occupation), de la désolation des corps (Les armoires vides, La honte, L’événement).

Évidemment, l’audience rencontrée par Annie Ernaux n’a que peu à voir avec les « thèmes » qu’elle serait supposée aborder, ni même avec la finesse d’un projet visant à donner la parole à un « je transpersonnel » (traduisons: un je traversé par tous les nous). Elle tient tout entière dans la correspondance qu’elle a réussi à établir entre ce dont elle nous parle et la manière dont elle le fait, entre un vécu, partagé par une multitude de lecteurs et de lectrices, et un ton, en dernière analyse singulier. Écriture blanche, comme disait Roland Barthes, ou plate, comme elle le propose? Plutôt, peut-être, une affaire de voix: la voix de la fille de l’épicerie de la rue du Closdes-Parts (Yvetot) quand elle s’astreint – la simplicité est une dure contrainte – à s’adresser, par-delà ses lecteurs et lectrices, à ses parents.

Peut-être l’énergie propre à l’écriture d’Annie Ernaux s’origine-t-elle dans la double honte – comme on parle de double peine – de ses origines et de son nouveau milieu. « Je n’ai pas cherché à m’écrire», dira-t-elle dans son texte de présentation au grand volume «Quarto», «à faire oeuvre de ma vie: je me suis servie d’elle […] comme d’une matière à explorer pour saisir et mettre au jour quelque chose de l’ordre d’une vérité sensible ». «Une» vérité, pas « la» vérité (du sociologue, par exemple: voir plus haut), et vérité sensible: posons qu’un artiste est cet animal en effet hypersensible qui reçoit le monde cinq sur cinq (version intellectuelle) ou en pleine gueule (version épidermique) et que la matière de l’écrivain-e est une pierre que l’écriture attaque au couteau (métaphore d’Annie Ernaux). Celui qui écrit ces lignes fait profession d’historien. Il ne peut qu’être « sensible» à cette volonté affichée de, ce faisant, «sauver quelque chose du temps ». Il est assez bien placé pour savoir ce qu’il y a de désespoir dans ce beau programme.

A lire : Un prix par Annie Ernaux


« … la vie ne dicte rien. Elle ne s’écrit pas d’elle-même. Elle est muette et informe. Écrire la vie en se tenant au plus près de la réalité, sans inventer ni transfigurer, c’est l’inscrire dans une forme, des phrases, des mots. C’est s’engager – et de plus en plus au fil des années – dans un travail exigeant, une lutte, que je tente de cerner et de comprendre dans le texte lui-même, au fur et à mesure que je m’y livre. » Annie Ernaux

Dans la préface du recueil Écrire la vie, paru en 2011, qui réunit une grande partie de ses œuvres, Annie Ernaux définit son entreprise littéraire par ses mots : « Écrire la vie (…) au plus près de la réalité sans l’inventer, ni transfigurer. »
Les armoires vides, son premier texte, paraît en 1974. De son écriture « blanche », « au couteau », elle y décrit son enfance et son adolescence à Yvetot en Normandie où ses parents tenaient une épicerie, son ascension sociale par les études de lettres, son avortement chez une faiseuse d’anges. Autant de thèmes ou d’événements qui parcourront son œuvre, forte aujourd’hui de plus de vingt livres dont Les années, paru en 2008, signe l’aboutissement grandiose de la rencontre entre le matériau autobiographique, sociologique et historique. La description des photographies d’Annie Ernaux et de ses proches entre 1941 et 2006 y oscille avec celle de l’époque dans laquelle ces images s’inscrivent.
Ses œuvres ont été adaptées au théâtre et au cinéma.


Éléments bibliographiques

Les armoires vides, Gallimard, 1974
La femme gelée, Gallimard, 1981
La place, Gallimard,1984
Passion simple, Gallimard, 1991
Une femme, Gallimard, 1994
La honte, Gallimard, 1997
L’événement, Gallimard, 2000
Les années, Gallimard, 2008
Écrire la vie, œuvres, Quarto, Gallimard, 2011
Mémoire de fille, Gallimard, 2016

Entretien : Colette Fellous et Benoît Peeters avec Annie Ernaux
Lecture de textes : par Emmanuel Noblet

Une soirée littéraire autour de la lauréate du Prix Marguerite Yourcenar 2017.

Les temps forts de la soirée


Présentation du Prix Marguerite Yourcenar 2017




Laura Alcoba est romancière. Ses livres sont publiés aux éditions Gallimard et traduits en plusieurs langues.
Elle est également auteure de nombreuses traductions d’œuvres littéraires, essentiellement romanesques.
Universitaire, elle a par ailleurs dirigé pendant trois ans le domaine hispanique et lusophone aux éditions du Seuil.
Son dernier roman, La Danse de l’araignée, paru en janvier 2017 chez Gallimard, poursuit le récit engagé dans Manèges et Le Bleu des abeilles, ces trois titres formant une sorte de trilogie