Cédric Villain, professeur en série

Le vendredi 13 juillet 2018


image photo Cédric Villain

Histoire d’une websérie qui aurait pu ne pas l’être mais qui l’est finalement devenue. Création documentaire sans contrainte, sans filtre et sans frontières, Horror humanum est est à consommer sans modération et sans œillères. Par le journaliste Cédric Mal, pour la lettre Astérisque n°60.

Tribune, Astérisque


À une coquille près, on pourrait le confondre avec un célèbre mathématicien. Pas de lien non plus avec Raoul, l’assassin de Jaurès. Cédric Villain, quarante-six ans, est professeur certifié d’arts appliqués à l’Esaat¹ de Roubaix, et réalisateur de films d’animation. Il a fourbi ses armes avec les très réussis Portraits ratés à Sainte Hélène², Prix de la première œuvre au festival d’Annecy en 2008. Un court-métrage inspiré de la lecture d’un entrefilet dans Fluide glacial et acheté par Canal +, qui envisageait déjà l’histoire par un prisme « anecdotique » ; en l’occurrence, les ultimes tentatives pour représenter l’empereur sur son lit de mort. Il n’en a pas fallu beaucoup plus pour convaincre l’équipe de Karambolage, sur Arte, d’inclure Cédric Villain dans son pool de « réalisateurs-designers ». Un premier épisode en 2010, autour de la pomme de terre, puis une dizaine d’autres, et une collaboration qui perdure aujourd’hui…

En 2011, Cédric Villain pose une nouvelle pierre à son récit subjectif de l’histoire avec Le Coût de la colonne. Soit l’érection, la démolition et la reconstruction du monument qui trône place Vendôme à Paris. Là encore, l’animation alliée à un sérieux goût pour la dérision et à la musique de Peter Orins fonde la facture esthétique du film et participe à l’émergence d’une signature. « Vous pouvez fermer vos cahiers et ranger vos affaires », entendait-on à la fin du film…

Alors, prof d’histoire, Cédric Villain ? Pas vraiment. « Je ne suis pas passionné par la matière a priori. Je lis des livres, j’écoute des podcasts, mais je ne suis pas un féru d’histoire. C’est la dimension anecdotique qui m’intéresse, le petit bout de la lorgnette. Il y a plein d’événements, souvent horribles, qui m’interpellent. » Mais prof quand même, Cédric Villain : « Je conçois mes productions personnelles comme un enrichissement de mes enseignements. C’est une manière de pratiquer, et de ne pas rouiller. Faire des films, c’est une forme de conscience professionnelle. » Et prof encore quand il explique à propos de ses réalisations³ : « Ce sont un peu des rappels historiques pour les cancres. On a tous entendu parler du génocide arménien ou des Khmers rouges, mais c’était quand ? Comment ça s’est passé ? Pourquoi ? Je me posais des questions sur certains sujets, et j’aurais bien aimé trouver des films courts qui nous donnent des jalons historiques ». 

Comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, Cédric Villain soumet un projet de série d’anecdotes historiques au  CNC. Horror humanum est (H2E pour les intimes) obtient l’aide à l’écriture et au développement Internet / écrans mobiles en 2012. Douze mille euros, suffisants pour se mettre à temps partiel, s’offrir « une tablette et des visites à la BnF » et, pendant un an, étoffer la collection d’une cinquantaine d’épisodes. Les lieux, les époques, les thèmes varient pour former un « échantillon de créativité humaine » assez représentatif. On y croise l’écartèlement de Robert François Damiens, qui avait tenté d’assassiner Louis xv, les sacrifices humains des Aztèques, le massacre de Nankin en 1937 ou encore la catastrophe de Bhopal. De 71 avant J.-C. et de la révolte de Spartacus à la disparition du pétrole en 2500, c’est une ribambelle d’atrocités qui est mise sur pied. Un travail original, et érudit… qui ne trouve pas preneur. Trop « trash » pour les uns, trop « documentaire » pour les autres, H2E ne convainc pas les diffuseurs sollicités. C’est donc poubelle ou Internet. Ce sera Internet.

Terrain connu pour notre auteur. Il l’avait expérimenté avec le film Cliché4 en 2010, qui avoisine aujourd’hui les deux millions de vues sur YouTube : un potentiel de rémunération existe sur le web. Mais sans l’apport d’une chaîne de télévision ou d’une plateforme numérique, il faut faire des concessions. Renoncer à un acteur célèbre pour la voix off, à un historien pour les vérifications d’usage, à des compositeurs, à un codeur, à un développeur. Cédric Villain sera obligé de tout faire tout seul. 

Il s’appuie d’abord sur un travail de documentation fouillé, alliant des historiens (Une histoire de la violence, Robert Muchembled), des journalistes (Peines de mort, Martin Monestier) et des psychologues (The Better Angels of Our Nature, Steven Pinker). Bien en évidence sur la bibliothèque du réalisateur également, d’illustres auteurs de bandes dessinées (Tardi, C’était la guerre des tranchées ; Art Spiegelman, Maus). Cédric Villain puise aussi ses inspirations dans le champ de l’animation, avec les courts-métrages de l’Anglais Mark Baker (l’auteur du célébrissime Peppa Pig), le style des studios UPA (United Production of America, fondés en 1945 par d’anciens talents de Disney) ou, plus récemment, les films en 2D du studio français Doncvoilà productions. Dans le domaine du design graphique, c’est Jean Widmer qui fait référence (créateur du logo du Centre Pompidou et des panneaux touristiques des autoroutes françaises). 

Chaque épisode d’Horror humanum est demande entre trois et cinq jours de travail. Cédric Villain utilise les logiciels Adobe Illustrator pour le dessin vectoriel et le storyboard des vignettes, Flash pour les animations, After Effects pour l’assemblage et les effets spéciaux ; il fréquente freesound.org pour trouver des bruitages libres de droit, ou Google Translate pour affiner la traduction et la diction de la voix off en anglais. 

Janvier 2016 : lancement du site5, des chaînes YouTube et Vimeo, alimentés au rythme d’un épisode par mois. Chaque film est complété de références historiographiques et d’informations complémentaires. En septembre 2016, une navigation chronologique et géographique permet d’agrémenter l’expérience de l’utilisateur en ménageant d’autres accès aux vidéos. 

La chaîne YouTube, principal réceptacle de l’audience, vivote pendant un an et demi (avec tout de même 10 000 abonnés). Et puis deux déclics, à l’été 2017. D’abord, plusieurs recommandations d’autres YouTubers, qui louent le travail de Cédric Villain sur leurs propres chaînes. Quand il s’agit de Nota Bene (tenu par Benjamin Brillaud, le plus connu dans la vulgarisation historique) ou de Tibo Inshape (avec 4,5 millions d’abonnés), l’effet est immédiat : les compteurs s’affolent. Autre phénomène concomitant : à partir du vingtième épisode, Cédric Villain a doublé la durée de ses vidéos (passant de 2 à 5 minutes en moyenne) en montrant son visage. Face caméra, il délivre des précisions, prolonge le sujet de l’épisode. Le geste est loin d’être anodin sur YouTube : l’incarnation y est presque devenue une contrainte d’écriture. 

Résultat : en un an, le nombre d’abonnés passe de 6 700 à 240 000. Les épisodes les plus populaires dépassent les 500 000 vues, les autres atteignent 200 000 visionnements. Au total, en mai 2018, Horror humanum est comptabilise près de 10 millions de vues, 10 000 commentaires, 408 000 mentions « j’aime », 2 700 mentions « je n’aime pas ». Et des revenus générés à hauteur de… 38,47 €. 

Dans cette économie très DIY6, la monétisation des contenus par YouTube – autrement dit : la publicité – aurait pu permettre d’envisager davantage de gains. Mais quand on parle de guerres ou que l’on revient sur des événements controversés de l’histoire, on heurte la sensibilité des algorithmes. Le couperet est vite tombé : fin des revenus publicitaires (qui n’avaient pas vraiment encore décollé). On peut bien sûr se défendre auprès de la plateforme détenue par Google, mais, dans l’attente, les vues « démonétisées » défilent, et les billets s’envolent (les 48 premières heures sont cruciales pour la fréquentation). Il faut alors imaginer d’autres sources de rémunération. Cédric Villain pense d’abord aux dons sur Paypal, mais, mis à part ses collègues et sa belle-mère, le résultat a été assez décevant. La vente de pictogrammes créés pour la série sur thenounproject.com permet de glaner une vingtaine d’euros par mois. Mais l’affaire la plus probante se passe sur le site de micropaiement Tipee, qui lui permet de percevoir 800 € par mois en moyenne, généreusement donnés par trois cents soutiens environ. « Le micropaiement, c’est aussi un contrat de confiance passé avec les abonnés. » Restent les droits d’auteur de la Scam, dont les nouvelles règles de répartition pour les YouTubers devraient rapidement produire leurs premiers effets… 

Horror humanum est a donc été réalisé à perte. Pour l’instant. Reste que cette série prouve qu’il est possible de trouver un public pour de courts documentaires d’animation historiques sur YouTube. Avec une forme aboutie, une cohérence et une variété éditoriale solides. On pourrait imaginer un prolongement sous forme de livre, voire une nouvelle saison. Quoi qu’il en soit, à l’heure des fake news et face à la tentation des révisionnismes, le dernier épisode, attendu en 2019, donnera à la série un sens encore plus profond. « À bientôt, lance l’auteur à la fin de chaque épisode, pour d’autres belles pages de l’histoire de l’humanité ».

1 École supérieure des arts appliqués et du textile
2 Voir ici : www.cedric-villain.info/defi10/
3 Cédric Villain, Autoproduire et diffuser une websérie animée, Dulk Event 16, 8 avril 2017, Lille
4 Court-métrage d’animation sur la manière dont les Français sont perçus à l’étranger
5 http ://fr.horrorhumanumest.info/
6 Do It Yourself : Fais-le toi-même

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