Comment filmer l’Histoire ?

Publié le mercredi 27 mars 2019


image conception graphique : Catherine Zask

À l’occasion d’une rencontre organisée par le CNC et la Scam, deux réalisatrices, un réalisateur, un scénariste et une historienne ont partagé leurs expériences de collaboration. Un article de la journaliste Diane Jean pour la lettre Astérisque n°62.

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Debout dans la cour fleurie du 209, rue Saint-Maur, à Paris, Henry Osman n’ose pas y croire. Il fixe les pavés du préau. « Donc il est possible, dit-il au bord des larmes, que mes parents aient marché ici ? », poursuit-il la gorge nouée.
Il tente de reconnaître le sol que ses aïeux ont foulé pendant l’Occupation, il y a près de soixante-quinze ans. Tous les membres de sa famille, sauf lui, ont été déportés. Aucun n’est revenu. Henry Osman est le seul survivant.

Il continue de fixer les pavés. « Oui, c’est possible », lui répond, derrière la caméra, Ruth Zylberman, autrice-réalisatice du documentaire Les Enfants du 209, rue saint Maur, Paris Xe (2017, Arte, Zadig Productions). Cet extrait du film a été visionné lors de la rencontre organisée par le CNC et la Scam le 28 novembre 2018 à Paris sur la façon de travailler avec des chercheurs et des chercheuses à l’écriture d’un documentaire traitant de l’Histoire. Deux autres extraits ont illustré ces échanges : un film de reconstitution, Le Versailles secret de Marie-Antoinette de Sylvie Faiveley et Mark Daniels (2018, Arte France, ZED), et un film de montage, L’Utopie des images de la révolution russe d’Emmanuel Hamon et Thomas Cheysson (2017, Arte France, Les Poissons Volants).

Un précieux sésame

Aidée d’une historienne et d’un historien, Ruth Zylberman a retrouvé les traces d’Henry Osman et d’autres habitants qui ont grandi dans cet immeuble parisien pendant l’Occupation. Ce documentaire est le résultat d’un « désir très personnel » et d’un « courant historiographique, mené par plusieurs amis, et notamment Claire Zalc [directrice de recherche au CNRS] qui travaille sur la micro-histoire de la Shoah », explique Ruth Zylberman. Pour conduire son enquête, la réalisatrice a fouillé les Archives nationales ainsi que dans celles de la préfecture de Paris et consulté les dossiers d’aryanisation. « Claire Zalc m’a indiqué ces sources […] Elle m’a permis de gagner du temps », dit-elle. Les historiens et historiennes détiennent un savoir scientifique, le plus souvent inconnu des réalisateurs et des réalisatrices, qui permet, avant tout, de « frapper aux bonnes portes », selon elle. « On s’est aussi demandé […] où aller chercher les archives originales », raconte Emmanuel Hamon. Ce documentaire monté uniquement à partir d’extraits de fictions russes entre 1917 et 1934 n’aurait pas été possible sans accès aux archives.
« Grâce à Natacha Laurent [conseillère historique du film et spécialiste du cinéma soviétique], des portes se sont ouvertes sur place en Russie. »

Entre arts et sciences

Les professionnels étudiant l’Histoire qui ont concouru aux trois films présentés lors de cette rencontre ont plus ou moins participé aux travaux de recherche et d’écriture. Hélène Delalex, conservatrice au château de Versailles, est intervenue en tant que conseillère dans Le Versailles secret de Marie-Antoinette, documentaire-fiction sur la restauration du Hameau de la Reine.
Elle a lu et commenté le scénario final du film avant son tournage. « Pour notre séquence fictionnelle d’ouverture, elle nous a signalé qu’on dit « Votre majesté » à la reine et pas seulement « Majesté » », détaille Sylvie Faiveley, co-réalisatrice. 
L’expertise de l’historienne vient ainsi légitimer certains choix de l’auteur et de l’autrice du film, comme ce fut le cas pour Les Enfants du 209, rue saint Maur, Paris Xe.
Lorsque Ruth Zylberman épluche le recensement de 1936 de cet immeuble, elle y découvre les noms de trois cents locataires. La réalisatrice a essayé, pendant quatre ans, de retrouver toutes ces familles, mais l’exhaustivité était, ici, mission impossible.
« Avec l’une de ses collaboratrices, Claire Zalc a dressé un tableau social de cet immeuble, pour produire une synthèse à mon usage qui m’a donné une vision plus exacte de mes hypothèses », explique Ruth Zylberman.
Claire Zalc et Alexandre Doulut, spécialiste de la Shoah, ont également lu le scénario, « mais le travail d’écriture et de recherches m’appartenait », insiste la réalisatrice. Natacha Laurent, conseillère historique de L’Utopie des images de la révolution russe, a été, elle, plus impliquée dès le début de la réalisation du documentaire.
« L’étape d’écriture du film a duré quatre ou cinq mois, entrecoupés par des discussions fréquentes avec Natacha pour bien cerner notre sujet et pour trouver de la documentation sur des réalisateurs méconnus », dit Thomas Cheysson, scénariste du film. Et Emmanuel Hamon, le réalisateur, de préciser : « pour conter cette histoire du cinéma soviétique, on a créé de toutes pièces la voix d’une jeune actrice ayant interprété son premier grand rôle en 1927. On l’a inventée […] avec l’autorisation de Natacha. » Le rôle de l’historien ou de l’historienne dépend ainsi de la place que les cinéastes veulent bien leur donner, selon qu’ils cosignent le film ou sont consultants à son service.

Un compagnon de route

Les chercheuses qui ont participé aux trois documentaires présentés à cette rencontre sont toutes intervenues en tant que conseillères. « J’ai tout de suite envisagé cette aventure comme un compagnonnage fondé sur la confiance », explique Natacha Laurent.
Aussi insiste-t-elle sur l’importance des débuts de la collaboration. « Je les ai beaucoup écoutés pour comprendre leur vision, pour estimer […] si elle était cohérente avec l’historiographie contemporaine sur le sujet. »
Selon l’équipe de L’Utopie des images de la révolution russe, le partage d’une vision commune semble primordial. C’est ce qui a décidé Thomas Cheysson, scénariste, à travailler avec Natacha Laurent.
« Elle était la seule à défendre ce point de vue : que le cinéma soviétique parle de la société russe dans son ensemble, dit-il. Nous nous sentions en harmonie avec son positionnement. »
Cette harmonie se retrouve dans Les Enfants du 209, rue saint Maur, Paris Xe. « L’écriture du film provient d’un mouvement intime, intellectuel, sensible, articulé avec [la] mouvance historique » de la micro-histoire, raconte Ruth Zylberman.
L’idée de braquer sa caméra sur cet immeuble de l’Est parisien choisi au hasard pour « raconter une histoire bien connue, à travers un dispositif qui produise du nouveau », est largement inspirée de ce courant historiographique qui préfère s’intéresser aux individus plutôt qu’aux masses.
Même chose pour Le Versailles secret de Marie-Antoinette. Sylvie Faiveley a choisi Hélène Delalex comme conseillère « parce qu’elle représente la jeune génération d’historiens » et lui a permis de raconter « une Marie-Antoinette inédite, de comprendre son parcours et ses motivations psychologiques ».

« Ni caution, ni censeur »

Les professionnels de l’Histoire appréciés des réalisateurs et des réalisatrices sont celles et ceux qui « n’imposent jamais leur point de vue », selon Sylvie Faiveley.
Dans Le Versailles secret de Marie-Antoinette, « j’aborde le récit des amours de la reine avec son amant supposé, Axel de Fersen, et personne ne m’a empêché de le faire, alors que les chercheurs sont divisés sur la question », dit-elle. Si l’écriture filmique permet de mettre en scène l’incertitude de l’Histoire, certains choix esthétiques vont jusqu’à frôler la fiction. 
« Y a-t-il des conflits avec les chercheurs et chercheuses dont les formes de narration sont davantage scientifiques ? », demande une personne du public.
« C’est une question éminemment complexe, car celle-ci pose également la question de l’écriture de l’Histoire pour l’historien lui-même », répond Natacha Laurent.
« J’avais conscience que [le réalisateur et le scénariste] s’engageaient dans un dispositif de création, et que je ne serais ni caution ni censeur. »
Malgré sa part de fiction, L’Utopie des images de la révolution russe permet de « retrouver l’humain au cœur de cette machine soviétique, souvent décrite comme bureaucratique », selon Natacha Laurent.

« Nous avons recherché […] une justesse de fond plutôt qu’une justesse factuelle », ajoute Emmanuel Hamon, réalisateur. Natacha Laurent, ancienne directrice de la cinémathèque de Toulouse, précise qu’il est nécessaire pour les historiens et les historiennes de saisir les enjeux du montage avant de se lancer dans une telle aventure. 
« Nous cherchons tous des formes d’écriture, une manière de raconter, que ce soit l’historien ou le réalisateur », dit Ruth Zylberman.

« Quand je filme un entretien, je ne fais pas que recueillir un témoignage, je construis des outils pour qu’émerge une certaine forme d’Histoire, au même titre que les historiens », précise-t-elle. Si l’Histoire sait nourrir le cinéma, des films comme Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophüls ou Shoah de Claude Lanzmann ont bel et bien contribué à l’écriture de l’Histoire.

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