Ma vie de photographe

Publié le jeudi 4 avril 2019


image photo : Alain Tendero

Après la présentation de son projet Les Langlois, lors d’un Live Mag* à Visa pour l’image à Perpignan, Alain Tendero a lu un post-scriptum sous forme de manifeste narratif de la condition de photojournaliste.

Tribune, Photographie, Astérisque


« Je viens de vous présenter mon travail sur la famille Langlois. En fait, ce n’est pas tout à fait un « travail ». Parce qu’il ne m’a pas rapporté un centime jusqu’à présent… C’est ce qu’on appelle, nous les photographes, un Projet Personnel. Si personnel que parfois personne n’en entend jamais parler. Il faut bien dire que les reportages qui nous permettent de boucler les fins de mois ne sont pas toujours ceux qui nous tiennent le plus à cœur. Quand le Live Magazine et la Scam m’ont demandé de dire la vérité, toute la vérité sur la vie d’un photographe par les temps qui courent, j’ai tout de suite dit… NON ! Pourquoi moi, d’abord ? Qu’est-ce que je vous ai fait ? D’accord, ça fait presque trente ans que je suis photographe et la crise aidant ce n’est pas si fréquent. D’accord, j’ai perdu ma carte de presse il y a deux ans parce que les journaux qui ont de moins en moins d’argent commandent de moins en moins de photos. »

« Mais quand même je vis de mon métier, et même plutôt pas mal ces derniers temps. Je suis indépendant, mes photos sont diffusées grâce à Divergence Images, un site courageusement créé il y a quinze ans pour faire connaître et vendre notre travail. Et s’il m’arrive de galérer, ce n’est ni plus ni moins que mes confrères. Alors donc j’ai perdu ma carte de presse. C’était en janvier 2017. Je me suis assis à mon bureau et j’ai fait deux piles de mes justificatifs de revenus de l’année écoulée. À droite les bulletins de salaire envoyés par les journaux, à gauche les justificatifs de paiement de mes travaux en « corporate », c’est-à-dire de prises de vues réalisées à la demande d’entreprises pour leur communication, leur publicité. « Corporate » très appréciés des photographes… et surtout de leurs banquiers. J’ai sorti ma calculette et là, rien à faire, c’était foutu, pour conserver ma carte de presse il me fallait plus de 50 % de mes revenus provenant de la presse et ce n’était pas le cas. J’ai bien sûr immédiatement mis en route une opération de recouvrement afin de voir si des journaux auraient omis « par inadvertance » de me signaler des parutions. Cela consiste en fait à taper mon nom, avec le joli © de « copyright », dans un moteur de recherche. Et là, comme par magie, parfois, des parutions qui ne m’avaient pas été signalées s’affichent à l’écran. Puis j’active un système de « tracking » plus performant, développé spécialement pour les photographes depuis que leur travail est pillé sur Internet. Et là, nouveau miracle, je vois ressurgir sur le site d’un grand quotidien suisse un très beau portrait que j’avais fait quelques années auparavant.

Et pas que… Mais peine perdue, ce ne sera pas suffisant… Je n’aurai plus à courir après les directeurs de rédaction pour qu’ils me remplissent les fameuses feuilles roses, c’est toujours ça de gagné. Il faut quand même que je vous dise que ma carte de presse me servait énormément pour faire le malin devant les filles, mais pas que… Elle pouvait me permettre aussi d’entrer à l’Élysée ou à l’Assemblée nationale, mais je vis à Montpellier et je n’y vais jamais. Elle m’a surtout servi à écourter la négociation avec des vigiles du Front national pour accéder aux meetings de Marine Le Pen.
Elle m’a enfin servi à rassurer des victimes d’inondation soupçonneuses qui me voyaient déambuler dans leur lotissement de village, mes boîtiers à l’épaule. Cette carte de presse n’était pas seulement du dernier chic, elle me permettait aussi d’avoir le statut de journaliste professionnel, c’est-à-dire l’accès à la protection sociale, à l’assurance chômage, à une prise en charge en cas d’accident du travail. »

« Je suis devenu auteur-photographe et ça me va bien, même si c’est un statut plus précaire. On m’a soufflé que Jean-François Leroy dit souvent qu’il n’y a plus un seul journaliste indépendant qui travaille exclusivement pour la presse. Si Jean-François Leroy le dit… Moi, mon gagne-pain aujourd’hui, ce qui me permet de vivre décemment, de payer mon loyer, ce sont les commandes que me passent les grands groupes de bâtiment et de travaux publics

J’ai toujours aimé l’architecture, les volumes, les grands immeubles où j’ai grandi. Et ce doit être un truc de gamin, mais je suis en pâmoison devant une grue géante ou une belle pelleteuse. La nuit surtout, avec de belles lumières de chantier. J’aime photographier l’homme au travail et lorsqu’il y a cent bonhommes harnachés et casqués sur une autoroute, ça a de la gueule, très sincèrement. Je cours aussi après des agriculteurs pendant toute une année dans les vignes ou dans les champs, pour des commandes en noir et blanc, toujours en « corporate », j’en fais des livres avec une ethnologue, et j’adore ça. Je ne travaille d’ailleurs jamais en noir et blanc pour la presse. J’ose l’avouer ce soir… je m’éclate à faire du « corporate », pas toujours mais souvent. La photogénie discrète des échangeurs d’autoroutes a fini par me gagner… »

« J’ai dû faire un choix, et beaucoup de photographes doivent faire ce choix. Travailler pour la presse sans pouvoir vivre de mon métier ? Ou accepter des commandes diverses, et avoir la liberté de financer des projets personnels comme Les Langlois que je viens de vous présenter ? J’ai choisi… »

 

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