Après avoir interrogé Hervé Brusini, Doan Bui, Denis Robert, nous avons posé la question à la journaliste de l’AFP, Anne Chaon : Pour qui travaille le journaliste ?  Elle nous dévoile, pour la lettre Astérisque, l’essence de son travail.

Pourquoi se met on en marche…

Pourquoi prend-on la route – le train, le métro, l’avion ? quel est déclencheur du mouvement, du premier geste, du premier appel ? Ce peut être l’évidence de « l’événement », écrasant – un coup d’état, le tournant d’un conflit, une catastrophe naturelle, presque toujours une explosion de violence, un attentat, une crise – afghane, ukrainienne, birmane, comme autrefois bosniaque, libanaise, vietnamienne… Rarement un événement joyeux…

Ce serait trop beau de se précipiter pour fêter et se réjouir.

Mais, pourquoi ?

Le plus souvent, le besoin d’aller voir, de raconter. Et pour être honnête, l’envie d’y être, d’en être – le barnum médiatique et un soupçon de FOMO (Fear of missing out – la peur de rater quelque chose). Mais aussi pour de courageuses traversées en solitaire vers des terres négligées, des horizons compliqués, des personnages singuliers, des conflits occultés et des histoires peu vendeuses. Bien.

Mais, pourquoi ?

Au-delà de toutes les bonnes raisons, celle qui s’impose, l’indiscutable et la plus respectable – pas forcément la plus noble, mais la plus fondée à mes yeux – c’est la curiosité. Je la revendique et n’en vois pas de meilleure.

La curiosité est un moteur, elle est saine et légitime. Avec une pointe de fatuité qui me pousse à croire, syndrome de la pensée magique, que « si ça m‘intéresse, ça intéressera tout le monde ». Enfin, peut-être pas « tout le monde », mais ça en intéressera « d’autres ».

« D’autres vies que la mienne », le magnifique titre du roman d’Emmanuel Carrère : d’autres vies que la mienne, voilà résumée en quelques mots l’essence de notre travail. Parler des autres grâce à la chance qui nous est donnée de les rencontrer pour les raconter.

Chaque fois me saisit l’émerveillement de ce métier qui nous autorise à arrêter les gens dans la rue, sur les routes, dans les foules – ou juste à décrocher le téléphone :

Bonjour je suis journaliste. Je souhaiterais vous rencontrer/parler.

Si l’on excepte l’artiste ou le businessman en promo, le politique ou le militant en campagne, celui qui a quelque chose à vendre ou à défendre, pourquoi le témoin s’arrête-t-il, au nom de quoi ?

Bien sûr ce n’est pas toujours si simple, certains fuient, esquivent, résistent… mais le plus souvent, ça marche !

Voici posé le cadre. Alors, puisque nous l’avons cette grâce, avec qui la partage-t-on ?

« D’autres vies que la mienne, voilà résumée en quelques mots l’essence de notre travail. »

Anne Chaon

Pourquoi, pour qui ?

La commande – « pour qui travaille le journaliste ? » m’intimide, qui suggère un arrêt sur image, un retour sur ses années de métier.

Alors commençons par ma maison, l’AFP.

« Alors, puisque nous l’avons cette grâce, avec qui la partage-t-on ? Pourquoi, pour qui ? »

Anne Chaon

La joie, la force, la chance de travailler pour une agence, qui plus est, une agence internationale – dans ses contenus mais aussi par son audience – c’est l’infinie diversité de ses lecteurs/ auditeurs (podcast)/spectateurs (photo et vidéo).

Qui sont-ils ? Mais d’abord, où sont-ils ? En gros, partout, n’importe où : dans le studio d’une matinale de radio en Inde, d’une télé au Chili, lecteurs d’un quotidien du Berry ou du Cap, en Afrique du Sud. Absorbés par leur téléphone portable dans un TGV pour Marseille ou Brest, le tram’ d’Istanbul, le métro de Mexico.

Le lecteur, c’est une distance micro-méga avec nous : le bout de la rue ou le bout du monde. Par conséquent, ces autres vies que la mienne finiront toujours par capter l’attention de l’un d’eux au moins.

« Le lecteur, c’est une distance micro-méga avec nous : le bout de la rue ou le bout du monde »

Anne Chaon

L’un de mes premiers reportages à l’AFP, aux Infos générales, gisait pour de bon « au coin de la rue » comme le veut la légende. Rue Montmartre dans le deuxième arrondissement de Paris, tout près de l’agence donc, une vieille dame, octogénaire un peu essoufflée au Regicolor audacieux, vivait sous une cage d’escalier après avoir été virée de chez elle.

En cette fin d’années 80 les sans-abris étaient moins nombreux et le mal-logement parisien, moins courant.

Son petit neveu avait appelé l’AFP pour l’alerter. Par chance – c’était l’été – j’avais décroché : la vieille dame était victime d’un marchand de biens qui l’avait chassée de son appartement et comptait, après travaux, le relouer bien au-dessus du loyer stabilisé dont elle s’acquittait. En échange il lui avait proposé – contre paiement, pas gratis, attention ! – un placard à balais sous l’escalier : un petit matelas et une chaise s’y encastraient à peine, elle ne pouvait pas s’y tenir debout et utilisait un cabinet de toilette répugnant dans la cour.

Ce jour-là, c’est certain, j’ai raconté son histoire de tout mon cœur, en espérant que le récit intéresserait les confrères et permettrait de remédier au mauvais sort fait à cette dame. Bingo : le Parisien a repris l’affaire avec photos et le marchand de biens – qui n’avait pas jugé utile de me répondre malgré de nombreux messages sur son répondeur – m’appelait en hurlant à la réputation ruinée.

« Le type qui ne se rendait pas compte de l’effet AFP… il l’a appris » s’est réjoui mon chef. Ce jour-là, je me suis sentie drôlement utile – ce n’est pas toujours le cas. Vraiment pas.

Quelques années plus tard, j’ai pris du galon et non seulement traversé le périph’, mais un continent.

Ce jour de l’été 2003, elles marchent sous la pluie, longeant les fossés le long de routes détrempées, bordées par le bush où elles peuvent aisément plonger en cas de menace. Le pagne serré autour des reins, les enfants poussés devant elles, les plus grands arrimant la main des petits, un bébé dans le dos souvent, de volumineux paquetages sur la tête, fuyant en cet équipage l’écho des bombardements et pire encore, la barbarie des miliciens.

Dans cette guerre atroce du Liberia sur le point de finir, malgré leur terreur, elles quittent la colonne et s’arrêtent pour nous parler. D’où trouvent-elles le courage de le faire ? Et pourquoi ? pensent-elles une minute que notre présence infléchira d’un iota leur destinée ? sur le bord de la route elles expliquent d’où elles viennent, ce qu’elles fuient, murmurent les mains serrées dans les replis de leurs tissus qu’elles ont « besoin de se laver » – manière d’évoquer sans la nommer la souillure du viol (le plus souvent conjugués au pluriel). Elle se raconte puis, au moment de prendre congé, me prennent la main : « Prenez soin de vous »… C’est à pleurer – d’ailleurs je pleure en repartant.

Et le souvenir de ces femmes ne m’a jamais quitté.

Pour qui ai-je écrit ce jour-là ?

Sincèrement, pour moi en premier lieu. En souhaitant toucher, émouvoir, confronter les consciences, par besoin de partager la scène. Même sans vraiment l’illusion de venir en aide à ces femmes, on compte que leur histoire atterrira quelque part où elle touchera le lecteur.

« On compte que leur histoire atterrira quelque part où elle touchera le lecteur. »

Anne Chaon

Ce sentiment, il s’est répété sur chaque tragédie : au Rwanda, dans l’Est du Congo, en Irak, en Sierra Leone pendant l’épidémie d’Ebola, en Afghanistan ces dernières années. On est là, on témoigne, on raconte. Notre présence parfois suscite un espoir démesuré.

Très récemment dans l’extrême-est de la Turquie, nous sommes allés voir à quoi ressemblait la dernière gare avant la frontière arménienne, condamnée à l’abandon par les multiples dissensions entre les deux pays. Au moment où Erevan et Ankara reprenaient officiellement contact avec une perspective de normalisation, notre présence a semblé donner corps à cette hypothèse aux yeux des habitants : exprimant leurs espoirs, ils se sont pressés autour de nous pour détailler l’ancienneté de leurs liens avec les voisins dans ce Caucase tourmenté où se sont brassées tant de communautés.

Et c’est là que réside la beauté du métier d’agencier :

même si mon récit ou mon info – parfois un petit factuel de rien du tout, pas du tout sexy – n’arrive pas jusqu’aux pages du journal ni jusqu’aux ondes d’un flash radio, il intéressera forcément quelqu’un. Quelque part sur terre, un spécialiste, un rubricard suit le dossier.

En poste ou assigné à une rubrique, un département, l’agencier se doit de partager les signaux faibles qui devancent l’actualité. On le sait tous, beaucoup de nos papiers n’ont d’autre vocation que d’alerter les rédactions, de les tenir au courant. Avec ses nombreux bureaux à travers le monde (150), l’agence on tisse un maillage remarquable au service de ses abonnés.

Quand je couvrais le climat et les grandes conférences de l’ONU sur la lutte contre le changement climatique, avec leurs nuits blanches de débats parfois abscons et souvent stériles hélas, la moindre inflexion méritait d’être rapportée car elle pouvait annoncer le début d’un accord. On est souvent le dernier parti, le dernier couché et le premier arrivé sur ce type de couverture. C’est la règle du genre.

Elle prévaut évidemment en poste à l’étranger : un mouvement anodin le long d’une frontière, des escarmouches dans une lointaine province, l’amendement d’une loi locale, une déclaration politique apparemment sans saveur… guetter les oscillations du quotidien c’est aussi alerter sur un feu qui couve.

Enfin, comme me glisse une amie, « tu te dis parfois que si toi, tu n’écris pas, ça ne sera jamais raconté » – elle fut notamment en poste à Jérusalem. Mais c’est toujours valable.

« Je ne pense jamais à la « mission » d’informer – davantage à la responsabilité qui nous incombe »

Anne Chaon

Alors, pour qui travaille le journaliste ?

Pour tous ceux-là qui, dans un monde connecté, s’intéressent à ses soubresauts et à leurs voisins. Je ne pense jamais à la « mission » d’informer – davantage à la responsabilité qui nous incombe. L’idée m’a souvent traversée, avec désespoir, qu’on ne se sert à rien et qu’un médecin, une infirmière, serait plus utile à ma place.

Mais si je n’avais pas été là avec mes confrères, avec la tribu, les choses auraient peut-être été pires ?

Je l’ai espéré, à l’été 2019 : embarquée à bord de l’Ocean Viking, le nouveau bateau de secours de SOS-Méditerranée qui prenait la mer vers le large des côtes libyennes afin de repêcher des centaines d’humains en perdition, au bord du naufrage après des jours de dérive à espérer gagner les côtes européennes, j’ai écrit des dizaines de dépêches. Les marins les mettaient à l’abri, le personnel humanitaire et médical de MSF les soignaient et moi, je racontais. Texte, photos, vidéos. Il a fallu près d’un mois de dérive pour déclencher une réaction politique et l’ouverture d’un port de débarquement – à Malte. Fallait-il ce battage, dans la nonchalance d’un mois d’août, pour que les près de 400 rescapés à bout de force trouvent répit ?

« Pense à celui chez qui ton info va atterrir. Parce que c’est pour lui que tu écris. »

Anne Chaon

Avant de finir, je relis le texte que Denis Robert a livré avant moi :

Les journalistes de CNews travaillent pour Vincent Bolloré.
Ceux de BFM pour Patrick Drahi. Ceux du Parisien ou des Échos pour Bernard Arnault. 

Sans faire injure aux confrères qu’on ne peut soupçonner d’avoir laissé tout libre-arbitre à la porte, à l’AFP, au moins, on ne travaille pas pour le patron. Ni pour des intérêts particuliers.

Je sais bien qu’on nous voit parfois en courroie de transmission du pouvoir. Et c’est arrivé. Mais le flot d’infos produit chaque heure s’affranchit allègrement de ces soupçons.

Curieusement, chaque fois que j’ai écrit pour d’autres publications, quotidiennes, hebdo ou mensuelles, j’ai eu davantage de mal à me figurer le « bout de la ligne », comme je le dis aux jeunes stagiaires qui viennent nous voir.

– Si tu as du mal à commencer ton papier, à raconter ton histoire, pense à celui ou celle qui va te lire ou t’écouter : que veux-tu lui dire, qu’est ce qui compte, quelle est l’info ? qu’apporte-t-elle de neuf ?

Bref, pense à celui chez qui ton info va atterrir. Parce que c’est pour lui que tu écris.

Anne Chaon est cheffe des bureaux de l’AFP en Turquie, basée à Istanbul. Elle a été notamment rédactrice en cheffe et correspondante de l’AFP à Kaboul.

La Scam affirme la place singulière des auteurs et des autrices dans la société. Astérisque en est le porte-voix.

La Scam tiendra ses assemblées générales ordinaire et extraordinaire, le mercredi 15 juin à 9h30 dans ses locaux.
Vous pouvez voter sur le site sécurisé dédié au vote électronique du 9 mai (10h) au 13 juin (12 h, heure de Paris) ou en séance, le mercredi 15 juin.

2022 est une année intermédiaire. On pourrait aussi dire charnière.

Pas de renouvellement des membres du conseil d’administration : nous sommes en milieu de mandat. Mais comment vous dire que tous les scrutins sont importants… Parmi des motions qui peuvent apparaître techniques, il y a des choix stratégiques sur lesquels vous êtes toutes et tous invités à vous prononcer.

Merci pour votre vote.

Rémi Lainé, Président

« On connaît très mal un écrivain par un seul de ses livres : les harmoniques de l’œuvre nous échappent. »

Marguerite Yourcenar, En pèlerin et en étranger.

C’est donc pour mieux approcher un écrivain, appréhender son univers, (re)découvrir son talent que, chaque année, le Prix Marguerite Yourcenar met en lumière un auteur ou une autrice pour l’ensemble de son œuvre.

Le jury* 2022, sensible à la richesse et la pluralité de l’œuvre de Chantal Thomas, l’a élue, reconnaissant sa grande originalité et l’élégance de son style. Romancière, essayiste, dramaturge, c’est toujours avec un mélange de liberté et d’érudition qu’elle a, depuis plus de quarante ans, bâti ses livres qui vont de l’essai au roman et à des récits de plus en plus autobiographiques.

Toulouse Métropole accueillera dorénavant la remise du Prix Marguerite Yourcenar au sein du festival international de littérature Le Marathon des Mots.

Première manifestation littéraire d’Occitanie, le festival est reconnu pour le foisonnement et l’inventivité de sa programmation qui réunit une centaine d’écrivaines et écrivains. Créé en 2015, le Prix Marguerite Yourcenar dont le palmarès égrène les grands noms de la littérature française (Pierre Michon, Hélène Cixous, Annie Ernaux, Jean Echenoz, Pascal Quignard, Marie Ndiaye, Pierre Bayard) y a tout naturellement trouvé sa place.

Doté de 8000 €, il sera remis à Chantal Thomas le 26 juin.

Marguerite Yourcenar a été la première femme à être élue à l’Académie française le 6 mars 1980 et à rejoindre les « Immortels ». Les membres du jury du Prix Marguerite Yourcenar se réjouissent que leur lauréate Chantal Thomas célèbre à son tour son entrée à l’Académie française le 16 juin prochain, sous la Coupole.

Chantal Thomas, romancière et essayiste, universitaire spécialiste du siècle des Lumières, et en particulier de Sade et Casanova, a été révélée au grand public en 2002 avec Les Adieux à la Reine (prix Femina), adapté au cinéma par Benoît Jacquot. L’échange des princesses (Seuil, 2013), porté à l’écran par Marc Dugain, a également connu un grand succès. Elle a depuis publié Pour Roland Barthes (2015), Souvenirs de la marée basse (2017), East Village Blues (2019), Café Vivre (2020), De sable et de neige (2021). Son œuvre est traduite dans de nombreux pays.
Son prochain roman, Journal de nage (Le Seuil), sort en librairie le 13 mai 2022.

* présidé par Isabelle Jarry, le jury est composé de Laura Alcoba, Arno Bertina, Catherine Clément, Colette Fellous, Simonetta Greggio, Nedim Gürsel, Ivan Jablonka, Bertrand Leclair et Pascal Ory, de l’Académie française.

Contact presse :

Astrid Lockhart – 06 73 84 98 27 – astrid.lockhart@scam.fr

Crédit photo : Hermance Triay

Évoquant des souvenirs personnels, Antoine Perraud dresse pour la lettre Astérisque de la Scam, le portrait tout en pudeur et en délicatesse du réalisateur, membre fondateur de la Scam. Une vie française au parfum de chambre noire, celui d’une œuvre où se mêle l’écho des heures chaudes du service public aux grandes figures patrimoniales. Celui d’un parcours, salué avec le Prix Jean-Marie Drot 2021, par les auteurices de la Scam.

Ce fut un moment déchirant de vérité, qui n’a peut-être pas été filmé. À l’été 2021, lors de la remise des prix de la Scam avenue Vélasquez, Guy Seligmann, pilier de la société d’auteurs qu’il présida par trois fois, se livra. Il médita, en public, sur un paradoxe intime : « Quand on s’appelle Seligmann et que sa mère n’était pas juive, on est considéré comme juif par tout le monde sauf par les juifs eux-mêmes. »

En février 2022, chez lui, à Paris, dans le XIVe arrondissement, non loin de la rue Boulard ou vivait Claude Lanzmann, Guy Seligmann rend à Julie ce qui appartient à Julie : « C’est ma fille, assez futée – elle doit tenir cela de sa mère –, qui m’avait fait cette remarque voilà quelques années. » Tel est le réalisateur, qui coupe court aux épanchements avec un petit rire d’enfant chiffonné. Pudique, il se cache derrière autrui pour le mettre en valeur.

Voilà du reste le résumé de sa vie professionnelle : en toute discrétion, capter des moments fabuleusement fugaces pour les soustraire à l’oubli, à la disparition, au néant. Pierre Tchernia et ses amis du premier journal télévisé de Pierre Sabbagh, en 1949, s’amusaient à conclure n’importe quel sujet par ce commentaire farfelu trompété avec le ton des speakers de l’époque : « Ça, c’est de la pluie pour demain ! » Guy Seligmann, derrière sa caméra, s’est sans doute souvent réjoui in petto : « Ça, c’est du patrimoine pour demain… »

Capter des moments fabuleusement fugaces pour les soustraire à l’oubli, à la disparition, au néant.

Deux souvenirs personnels, s’il m’est permis. Fin janvier 1998, au Théâtre du Rond-Point, le poète Henri Pichette, deux ans avant sa mort, s’est livré pour la dernière fois à la lecture des Épiphanies, sa pièce poético-prophétique dont il n’était pas revenu – il travaillait d’éditions définitives en éditions définitivement définitives ! Le texte avait été créé en 1947 par Gérard Philipe et Maria Casarès. 51 ans plus tard, avec dans le public Georges Vitaly, le metteur en scène de l’époque, Henri Pichette interprétait tous les rôles, en une lecture aussi hallucinée qu’hallucinante, où planait le souvenir de son cher Antonin Artaud. Guy Seligmann était dans la salle Renaud-Barrault du Rond-Point, pour fixer le génie du feu-follet Pichette, que les générations futures, ébahies, découvriront un jour. C’est en boîte.

Il y eut aussi des directs faramineux, qui gisent à l’Ina en attendant une hypothétique rediffusion patrimoniale.

 

Second souvenir personnel. Nous sommes au début de l’année 1969, de Gaulle régnant pour quelques semaines encore. Guy Seligmann a 30 ans. Avec son tout nouveau complice d’un an son aîné, Pierre-André Boutang, il réalise un numéro de « L’Invité du dimanche » consacré à Michel Simon (1895-1975). J’allais sur mes 10 ans, devant le poste de mes grands-parents à La Ferté-sous-Jouarre (Seine-et-Marne). La silhouette précaire et colossale de Michel Simon m’est apparue en noir et blanc. Et je n’oublierai jamais l’effet produit par sa voix ferme et chevrotante, lorsqu’il expectora une citation d’Anatole France qui lui tenait à cœur : « On croit mourir pour la patrie mais on meurt pour les industriels. »

Guy Seligmann se souvient très bien de cette émission. Et pour cause : « Nous prenions l’antenne en début d’après-midi, après le long journal télévisé dominical. Toujours pas de Michel Simon à Cognacq-Jay. Je pars alors le prendre en bas de chez lui, rue du Faubourg Saint-Denis, en roulant littéralement sur les chapeaux de roue – j’avais à l’époque une Porsche, où j’ai d’ailleurs eu le plus grand mal à caser l’invité retardataire… »

Y a-t-il eu admonestation, ou au moins quelque mouvement de sourcil réprobateur de la part du pouvoir gaulliste de l’époque, au sujet de la citation subversive d’Anatole France – dont j’apprendrais plus tard qu’elle était parue en une de L’Humanité après la Première Guerre mondiale ? Pas le moins du monde, affirme Guy Seligmann, qui s’avère l’un des ultimes témoins de ces temps dont parlait si bien Marcel Bluwal (1925-2021) : le pouvoir du général verrouillait l’information tout en laissant libre carrière aux réalisateurs, souvent d’obédience communiste, pour offrir une télévision de « partage culturel » – expression d’André Malraux qu’affectionnait Jean-Marie Drot (2) un très cher compagnon des années Scam de Seligmann. Le second utilise toujours un antique cartable en cuir marron, rapiécé de partout, que le premier lui avait offert dans la deuxième moitié des années 1980, quand il était directeur de la villa Médicis.

Drot, qui n’appartenait pas au parti communiste, avait été l’élément moteur de « l’opération Jéricho » lancée pendant les événements de Mai-68 : cela consistait à faire tourner les grévistes autour de la maison de la Radio en vue que ses murs s’effondrassent ! Guy Seligmann était dubitatif. Bien que – ou plutôt parce que – non communiste, il avait été bombardé secrétaire général du bureau CGT des réalisateurs : ses manières bourgeoises le prédisposaient à négocier avec un pouvoir bourgeois, estimaient ses camarades…

Avoir l’impression d’être la caméra d’un documentaire qui ne sera pas tourné. Tel est l’effet que produit notre homme sur son interlocuteur, quand il évoque ces moments d’exaltation, d’illusion lyrique, de projets fous qui réveillèrent la France voilà 54 ans. C’est aussi, pour la petite histoire, l’occasion de sa rencontre, dans un restaurant italien, avec Pierre-André Boutang (1936-2007). Coup de foudre amical, confiance rare et soudaine : son nouveau copain lui raconte, de but en blanc, comment il avait sauvé sa mère des griffes de son père, le si encombrant philosophe maurrassien Pierre Boutang.

Celui-ci avait publié sa thèse, Ontologie du secret, qui avait eu l’heur de bluffer George Steiner, le grand essayiste et professeur de littérature comparée de Cambridge, à cheval sur trois langues et trois cultures : l’allemand, le français, l’anglais. Guy Seligmann a filmé pour la collection « Océaniques », lancée par Yves Jaigu et coordonnée par Pierre-André Boutang, le dialogue prodigieux entre George Steiner et Pierre Boutang, à partir du mythe d’Antigone puis abordant la question cruciale de l’antijudaïsme. Les deux interlocuteurs étaient penchés l’un vers l’autre, chacun à l’extrémité d’une table fabriquée par Jean-Paul Chambas. Ils allaient jusqu’au bout d’une dispute intellectuelle aux accents étonnamment fraternels, malgré tout ce qui avait pu séparer l’antisémite Pierre Boutang biberonné à L’Action française et le juif laïc, humaniste, universel Georges Steiner.

« Steiner est sans doute, avec Jean-Pierre Vernant, l’être le plus intelligent qu’il m’ait été donné de rencontrer », confie Guy Seligmann, dans son salon à l’imposante volumétrie, empli d’un sublime bric-à-brac. C’est l’ancienne… chambre froide d’une boucherie en gros. Comme les cailloux semés par un Petit Poucet irrémédiablement nostalgique, on y trouve la caméra Pathé-Baby qui lui fut offerte peu après la naissance de sa vocation, en classe de sixième, dans une pension forcément un peu pénible. Une affichette y vantait l’Idhec (l’ancêtre de la Femis) : « C’est ce que je ferai », se dit le garçonnet. Il y parviendra. Il n’y aura cette année-là que cinq reçus et il sera sixième. Mais le cinquième, Volker Schlöndorff, se désistera : repêché ! Trois mois après, Seligmann déserte : cours ennuyeux au possible. Il devient l’assistant de Mauro Bolognini grâce au producteur Paul Graetz, partenaire de sa mère au bridge. Le film, La Giornata balorda (Ça c’est passé à Rome en français), a pour scénaristes Moravia et Pasolini. Dans l’ancienne chambre froide art-déco du XIVe arrondissement devenu salon, trône un saint en bois avec des traces de polychromie offert par Bolognini lors d’une balade aux puces de Rome.

Il y a surtout deux commodes grand genre, rescapées de l’illustre magasin d’antiquité que tenait, à l’angle de la place Vendôme et de la rue de la Paix, son père, Jean, associé à son cousin germain. Avant la guerre, à Paris, trois familles tenaient le haut du pavé en ce domaine – Göring les pillera sous l’occupation nazie : Rothschild, Wildenstein et Seligmann.


Son père a été fusillé le 15 décembre 1941 au Mont Valérien
, comme otage, en représailles à la suite d’attentats de la résistance. Le petit Guy n’avait pas 3 ans. Grand garçon, il ne cessera de se projeter, plusieurs fois par jour, Charlot s’évade. Pas la peine de faire un dessin.

Sa propre évasion adviendra dans le grand hôtel de Luchon, en 1951. Il a 12 ans. Il est tuberculeux. Et il découvre la télévision – quelques milliers de postes sur le territoire à l’époque. Une colonne dorique vers laquelle s’avance une vague figure en noir et blanc (Jean Dessailly, apprendra-t-il plus tard), qui récite Une Charogne de Baudelaire :

« Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point. »

 Etrange impression que produit ce souvenir, dans l’ancienne chambre froide devenue salon. Le poème poursuit :

« Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir. »

Transformer les chambres froides en chambres chaudes par la grâce du film, meilleur allié du souvenir.

Voilà plus de 70 ans, l’apparition fantomatique de Jean Desailly, sur ce que Le Canard enchaîné n’appelait pas encore « les étranges lucarnes », aura peut-être fixé sa feuille de route à Guy Seligmann. Transformer les chambres froides en chambres chaudes par la grâce du film, meilleur allié du souvenir. Conscience patrimoniale aux aguets, notre réalisateur n’est pas du genre à rabâcher son palmarès. Il faut lui en arracher des bribes, alors que son visage se plisse d’étonnement sincère sous sa houppe blanche d’éternel Tintin, d’un air de dire « mais qu’est-ce qu’il va encore chercher là ? »

Alors, va pour le palmarès ! Ou plutôt un fragment subjectif. Guy Seligmann a été le seul à filmer Yannis Xenakis en long, en large et en travers, en Europe comme aux Etats-Unis d’Amérique : « Je n’étais pas amateur de musique d’avant-garde, mais c’est une aventure digne du service public. Parce qu’enfin le service public, c’était quelque chose ! J’entends une pièce de Xénakis sur France Musique. Elle me plaît. Je me renseigne, le rencontre, propose un sujet, reçois très vite une réponse positive et le réalise, sur la longueur, avec les moyens appropriés. » C’était si simple de faire des choses compliquées.

 

En 1969, pour « L’Invité du dimanche » consacré à Vialatte – juste à temps : l’écrivain et chroniqueur allait disparaître l’année suivante –, l’artiste Jean Dubuffet consent à une apparition : « Il était très bourru, très sympathique. Formidable. Il a posé une condition : “Je ne veux pas que l’on voie ma tête.” L’émission le montrait donc, silhouette vague, pendant une vingtaine de minutes, déambulant parmi ses œuvres en les commentant. Épatant ! »

En 1959, Guy Seligmann fait la connaissance d’Alexandre Astruc (1923-2016), avec lequel il allait entamer un compagnonnage aussi fidèle qu’émouvant : observer se côtoyer au siège de la Scam, ou lors des assemblées générales, ces deux hommes qui déjeunaient ensemble avec une régularité de métronome depuis des décennies, convainquait qu’Oreste et Pylade avaient encore une existence et leur mot à dire au XXIe siècle.

« C’était si simple de faire des choses compliquées »

Guy Seligmann

Alexandre Astruc et Michel Contat – non sans tiraillements que tentait de régler jusque sur la table de montage Guy Seligmann – ont filmé Sartre en 1972, chez lui, dans son appartement haut perché du boulevard Edgard-Quinet, avec en fond d’écran la tour Montparnasse en construction. Le philosophe brille alors de ses derniers feux, sous le regard vigilant de Simone de Beauvoir qui corrige ses lapsus (« Quand j’ai refusé le Goncourt – Le Nobel, Sartre, le Nobel ! »), en compagnie des fidèles Jacques-Laurent Bost, André Gorz et Jean Pouillon. Nous avons là, dans la galaxie McLuhan, l’équivalent des Mots dans la galaxie Gutenberg. Ce n’est pas rien et il serait peut-être temps de réellement s’en apercevoir – notre homme balaie une telle remarque avec la délicatesse qui sied, mais une lueur dans son regard manifeste un accord qu’il n’ira pas jusqu’à exprimer. Tact audiovisuel…

Faire faire aura peut-être empêché Guy Seligmann de faire davantage. Claude Loursais lui avait mis le pied à l’étrier en lui confiant la réalisation d’un épisode des « Cinq dernières minutes ». Le scénario était de Robert Scipion. Et Nathalie Baye y débutait.

Le domaine de la fiction s’avère peut-être le siège d’un des plus vifs regrets professionnels de notre homme. Il n’a pu mener à bien ce projet fou qui semble ne jamais l’avoir abandonné : filmer la trilogie de Jules Vallès. L’Enfant, Le Bachelier, L’Insurgé. Belle et courte ligne de vie. L’octogénaire Guy Seligmann garde un côté enfant et insurgé prononcé. Quand il raccompagne son hôte, le couloir de l’appartement s’avère tapissé d’affiches encadrées de La Commune de Paris. En particulier un texte signé Dombrowski, poignant témoignage du courage civique face à l’entreprise d’annihilation versaillaise. Volonté de sauvetage vouée à l’échec : le général Dombrowski sera touché mortellement par une balle, sur la barricade de la rue Myrrha, le 23 mai 1871.

Le message implicite que semble hurler son affiche, ainsi que toutes les autres du couloir, sonne tel un cri de ralliement que n’aura cessé de défendre et illustrer Guy Seligmann : à bas la mort et vive l’intelligence !

La Scam affirme la place singulière des auteurs et des autrices dans la société. Astérisque en est le porte-voix.

À l’occasion de la sortie en salle de Toute une nuit sans savoir,  la lauréate de L’Œil d’or 2021 – Le Prix du documentaire à Cannes nous livre les dessous de fabrication de son film, où l’intime se mêle à la réalité politique de son pays, l’Inde.

Payal Kapadia
Payal Kapadia - Photo Benjamin Géminel 2021

Emmanuel Raspiengeas.- Comment êtes-vous venue au cinéma et au documentaire en particulier ?

Payal Kapadia.- J’ai commencé à m’intéresser au cinéma au début de mes années d’étudiante, à l’époque où je fréquentais beaucoup de festivals à Bombay, notamment Experimenta, qui, comme son nom l’indique, est un festival de films expérimentaux. Cela m’a rapidement donné envie d’intégrer une école. J’ai déposé ma candidature au Film and Television Institute of India (FTII), située à Pune, qui est un peu l’équivalent de La Fémis en France : une école publique, abordable, et accessible grâce à un concours au niveau très relevé. J’ai échoué lors de mon premier essai, et je me suis mise en quête de petits boulots, en attendant de pouvoir le repasser. Je vis à Bombay, là où se trouve l’industrie cinématographique, et j’ai ainsi pu travailler avec des réalisateurs de films expérimentaux et des artistes vidéos, avant de réussir le concours d’entrée à ma deuxième tentative. Mon film est le résultat d’un travail de 5 ans, commencé alors que j’étais encore étudiante à la FTII au moment de la grande grève étudiante de 2017 contre le gouvernement de Narendra Modi, 3 ans après son arrivée au pouvoir. Cette période a été très importante pour moi, pas seulement en tant que réalisatrice, mais aussi en tant que personne. Jusqu’alors, je n’étais pas vraiment politisée, mais certains événements vous obligent à poser un regard différent sur les choses, et ces manifestations ont joué ce rôle.

Certains événements vous obligent à poser un regard différent sur les choses.

Payal Kapadia

E. R.- Quel a été le point de départ de cette révolte étudiante ?

P. K.- En Inde, nous avons toute une palette d’institutions publiques accessibles à tous, un peu comme le système français. Mais ces dernières années, il y a eu beaucoup d’interventionnisme de la part du gouvernement, qui a placé certains de ses partisans aux postes de direction dans plusieurs d’entre elles, dont un certain Gajendra Chauhan à la tête de la FTII. De telles nominations suivent normalement un processus long et précis, avec des comités qui auditionnent des candidats qualifiés, avec de l’expérience dans le monde universitaire ou l’industrie cinématographique. Mais, dans le cas de la FTII, Gajendra Chauhan n’avait aucun de ces prérequis, et aucun travail de vérification n’a été fait en amont. Il n’a eu qu’une carrière d’acteur de télévision, dont le principal rôle a été celui de Yudhishthira, un dieu du panthéon indien, dans une série mythologique. Mais il se trouve être un fervent supporter du gouvernement, et un militant du BJP (Bharatiya Janayata Party, parti de droite nationaliste hindou du premier ministre Narendra Modi, NDLR). De plus, dans la foulée de sa nomination, 4 ou 5 supposés réalisateurs sont entrés au conseil d’administration de l’université. Ces personnes n’avaient soit jamais rien réalisé, soit réalisé des films de type « La Vie de Modi » … Je ne cherche pas à être méprisante envers les choix de quiconque en termes de cinéma, mais ne s’illustrer que dans des films de pure propagande est un réel problème. Ce que nous craignions, nous, étudiants, c’est que ces nominations changent complètement l’identité de l’école, et que Chauhan et le gouvernement privatisent peu à peu l’université. De fait, la seule mesure mise en place par la nouvelle direction a été de tripler les frais d’inscriptions. Le simple fait de postuler au concours coûtait 10 000 roupies, ce qui est énorme en Inde. Surtout, c’est la première fois qu’un gouvernement s’est montré aussi déterminé, sans rien concéder face à la protestation.

Comment expliquez-vous la violence de la répression ?

La révolte n’a pas concerné uniquement la FTII, mais plusieurs universités à travers le pays, notamment la Hyderabad Central University (HCU), et la Jawaharlal Nehru University (JNU), le bastion de la gauche étudiante en Inde, qui se sont toutes deux vues imposer un sympathisant de Modi à leur tête, et une augmentation jusqu’à 300% des frais de scolarité. La FTII n’a pas subi les pires violences, car nous n’étions qu’une petite école de cinéma, comparativement. Nous avons fait la Une des journaux nationaux, mais ce sont surtout ces deux autres universités qui ont mis le gouvernement dans l’embarras, quand leurs milliers d’étudiants sont descendus dans la rue et que les manifestations ont commencé à tourner à l’émeute. La dernière scène de violence que vous voyez dans le film concerne la manifestation organisée contre une loi sur la citoyenneté, clairement islamophobe. C’était une manifestation dans laquelle les mouvements étudiants étaient en première ligne, en particulier ceux de la Jamia Millia Islamia University (JMI) et la Aligarh Muslim University (AMU). Ça a été horrible, car c’était la première fois que nous voyions la police envahir une université et brutaliser les étudiants jusque dans les bibliothèques. Je ne pense pas que ce genre de scènes auraient eu lieu si les noms des universités avaient été différents…

Dès que vous savez où vous allez, tout devient très ennuyeux

Payal Kapadia

E. R.- Pourquoi avoir choisi, pour ce premier film, la voie exigeante du film expérimental pour raconter ce moment clef de la vie politique indienne, au lieu d’un documentaire classique ou même d’une fiction ?

P. K.- J’ai envisagé ce film comme un collage ou une sculpture. Sa dimension expérimentale m’a surtout donné, en tant que réalisatrice, plus de flexibilité, de liberté d’action. Il n’y avait aucun plan prédéfini lorsque nous avons commencé à tourner, aucun objectif particulier. J’adore cette sensation de ne pas savoir où son propre film se dirige, de ne pas être entravée par les certitudes. Dès que vous savez où vous allez, tout devient très ennuyeux. Il n’y a rien de plus excitant que d’essayer des choses. Nous nous contentions de filmer, avec une simple caméra et un enregistreur. C’est un film qui a été en grande partie fabriqué dans ma chambre d’étudiante, avec mon chef opérateur et monteur, Ranabir Das, ainsi qu’avec l’aide de mon co-scénariste, Himanshu Prajapati, qui suivait l’avancée du projet via Zoom. Cela lui a donné un côté artisanal, « fait à la main ». Je travaillais en parallèle sur un projet de fiction, qui m’a permis de venir à Paris en 2018 dans le cadre d’une résidence de la Cinéfondation. Mon producteur français m’a vite dit que cela allait prendre du temps de parvenir à financer ce projet, et m’a demandé si je ne travaillais pas sur autre chose. Je lui ai immédiatement répondu « Oui, ça fait 3 ans que je tourne un film ! ». Il a demandé à voir les premières images, et s’est lancé dans le projet avec nous, et tout est immédiatement devenu un peu plus organisé et structuré. Beaucoup de films et d’auteurs m’ont influencé pendant ce processus. Je ne les qualifierai pas d’expérimentaux d’ailleurs, mais j’aime ces œuvres hybrides qui mélangent fiction et non-fiction, comme les premiers films d’Apichatpong Weerasethakul et plus particulièrement Mysterious Object at Noon, ou certains films de Miguel Gomes, Chris Marker, ou encore le minimalisme d’un Istvan Szabo, et ses expériences formelles avec la pellicule. Voilà les réalisateurs qui m’ont aidé lorsque j’ai essayé de créer un langage spécifique avec ce film.

J’aime penser le cinéma comme son seul référent, où la fiction et la non-fiction sont deux extrémités d’un même spectre.

Payal Kapadia

E. R.- On pense en effet beaucoup à Chris Marker, comme lui, vous jouez avec les règles du documentaire en nous induisant partiellement en erreur par une construction scénaristique. Le documentaire joue donc ici d’emblée avec la fiction. Le mensonge serait donc la voie vers la vérité ?

P. K.- J’ai toujours été très intéressée par le concept de la non-fiction, et ses implications. Pendant mes études, nous avons beaucoup travaillé le sujet, ainsi que sur le cinéma des premiers temps, les films des frères Lumière, de Robert Flaherty. Nous savons aujourd’hui que tous ces films étaient énormément fictionnalisés. L’idée de vérité est ambiguë, et le concept d’objectivité accolé au documentaire est fallacieux, car dès lors qu’une personne réalise un film, tout sera le fruit de son point de vue. Ce sont des sujets qui me passionnent, d’autant plus dans l’époque que nous vivons, où l’idée même de réalité devient sujet à caution. La notion d’honnêteté devient chaque jour plus complexe, plus floue. J’aime penser le cinéma comme son seul référent, où la fiction et la non-fiction sont deux extrémités d’un même spectre. Comme l’a dit Jean Luc Godard : « Tous les grands films de fiction tendent au documentaire, comme tous les grands documentaires tendent à la fiction ». Je ne suis pas le genre de réalisatrice qui va donner toutes les informations en respectant une chronologie limpide, car je trouve que cela me placerait dans une position de pouvoir que je refuse d’endosser. Tout ce que je peux faire, c’est tenter de partager avec des gens qui ne connaissent rien à ce sujet les sensations que nous avons ressenties lorsque nous étions étudiants à la FTII, au cœur de ce mouvement de protestation. C’est peut-être même mon seul but en tant que cinéaste.

Il y a une très belle réplique dans le film, où L., l’étudiante qui écrit les prétendues vraies lettres, affirme que le montage lui permet de voir des choses que personne d’autre ne voit. Quelle est votre relation au montage ?

Ce film s’est totalement construit au montage, qui a duré 2 ans. Avec mon co-scénariste, nous écrivions et montions en même temps. Certains plans que nous avions tournés 3 ou 4 ans auparavant nous donnaient l’impression que nous les avions « trouvés » par hasard, comme des found footage, car beaucoup de temps avait passé, et que nous avions changé en tant que personnes. Je ne sais pas si tous les réalisateurs développent cette relation avec leurs propres images. Nous avions en notre possession des images très différentes : des vidéos de surveillance, des vidéos de téléphones portables, des films de famille… Le tout a fini par constituer une immense archive de souvenirs, étalée sur plusieurs années. Avec mon co-scénariste, nous regardions ces images et écrivions des séquences entières à partir d’elles, que nous envoyions à notre monteur. La plupart du temps, cette juxtaposition ne marchait pas du tout, et nous l’abandonnions complètement. Nous pourrions faire un autre long métrage totalement différent à partir de tout ce que nous avons laissé. C’était un processus fait d’essais et d’erreurs. Nous avons également travaillé avec un formidable coloriste français, un véritable artiste, Lionel Kopp, qui a fait un travail remarquable pour donner une homogénéité à ces différents registres d’images. C’est lui qui a permis de donner à l’ensemble une telle cohérence esthétique.

J’aime beaucoup utiliser l’obscurité dans mes films, car cela créé une sorte de résistance aux images que l’on voit tant aujourd’hui.

Payal Kapadia

En effet, le noir et blanc granuleux du film donne l’impression que la copie a été retrouvée dans de la cendre ! Le film ressemble souvent à une lanterne dans la nuit, ou dans un long tunnel sombre avec une lumière au loin.

J’aime beaucoup utiliser l’obscurité dans mes films, car cela créé une sorte de résistance aux images que l’on voit tant aujourd’hui, très propres, parfaitement éclairées, ces images streamées, où tous les visages brillent, où tout baigne dans une sorte de clarté permanente… J’aime rendre les choses plus ambigües, et l’obscurité est une sorte d’antithèse à ces images dominantes.

Cette position rappelle celle de Clint Eastwood, qui explique depuis longtemps faire des plans très sombres pour obliger les spectateurs à voir leur propre reflet dans l’écran de leur télévision, et s’assurer qu’ils voient ses films en salles ! C’est ce qui fait de votre film un pur film de cinéma.

C’est une vision très intéressante, je m’en servirai d’argument la prochaine fois !

Quel est votre regard sur le cinéma indien contemporain ? Quelle y est la situation des jeunes cinéastes ? Existe-t-il une place pour les voix dissidentes ?

Même si mon film n’était pas politique, il serait très difficile à montrer car personne ne s’y intéresserait. En dehors de Bollywood, et des industrie propres à chaque région, il n’y a pas de réseaux de distribution comme ce que vous avez en France. Il n’y a pas d’agents ou d’intermédiaires intéressés par les films indépendants. Très peu d’entre eux parviennent à atteindre les grands festivals et à avoir une vie commerciale. C’est le plus grand obstacle pour les cinéastes, auquel s’ajoute la difficulté d’être financé. Il n’existe qu’un seul fonds d’aide à l’échelle nationale, et il n’aide que 2 à 3 films par an, uniquement des fictions. Si je n’avais pas reçu d’aide depuis la France, ni trouvé des producteurs européens, il m’aurait été très difficile de faire ce film. Je suis heureuse que vous ayez un tel système en France pour soutenir de tels films. Vous ne vous rendez pas compte de la chance que vous avez !

Avant-première de Toute une nuit sans savoir de Payal Kapadia, L’Œil d’or – Le Prix du documentaire à Cannes 2021
à la Scam jeudi 7 avril à 19h00
Réservation indispensable

France, Inde, 2021, 1h39 mn
Quinzaine des réalisateurs 2021
Sortie en salles : 13 avril 2022

(suite…)

La Scam soutient le programme Frames/Résidences, à destination des vidéastes et créateurs et créatrices de contenus vidéos.

N’attendez-plus et inscrivez-vous avant le 6 juin pour participer à la résidence cette année !

La résidence Frames Explorer le réel, aura lieu du 27 juin au 1er juillet prochain à Avignon. L’appel à projets est ouvert jusqu’au 06 juin.

La résidence aura pour objectif d’accompagner la préparation et le développement de projets documentaires ou de vulgarisation, unitaire ou sériel.

Ponctuée d’ateliers, de sections de travail autour de la création (écriture, réalisation, etc.), de la production (comment financer, avec quels partenaires), et de la présentation de projet (pitch oral et vidéo) ; la résidence est aussi un moment de rencontre et d’échange entre créatrices ou créateurs émergents ou confirmés.

Les huit résidents sélectionnés seront entourés de deux mentors et d’intervenants, tous professionnels de l’audiovisuel, ainsi que des partenaires (YouTube, CNC/Talent, Guilde des Vidéastes…).

Créée en 2020, Frames/Résidences est un programme de résidences destiné à accompagner des créateurs dans le développement de leurs projets vidéos.

Rémi Lainé, président de la Scam,
Anush Hamzehian et Vladimir Donn,
ont le plaisir de vous inviter à la projection du film documentaire

Changer de rôle
de Anush Hamzehian

2022 – 56′ – produit par Bo travail -France Télévisions

L’Oiseau-Mouche existe depuis 1978. C’est à Roubaix. C’est une compagnie de théâtre composée de vingt comédiennes et comédiens permanent.e.s en situation de handicap mental. Changer de rôle esquisse un portrait de la compagnie et raconte les répétitions du spectacle Bouger les lignes, à Roubaix, puis sa création au Festival In d’Avignon.

Cette année, 25 films documentaires sont présentés au Festival de Cannes dont 18 films en compétition pour l’Œil d’or – Le Prix du documentaire. L’occasion pour la Scam de saluer le cinéma documentaire  du 17 au 28 mai,  avec des rencontres professionnelles et la remise du Prix 2022.

L’Œil d’or – Le Prix du documentaire 2022

Ce Prix, créé par la Scam avec la complicité du Festival de Cannes en 2015, récompense un film présenté dans les sections cannoises : Sélection officielle (Compétition, Un Certain Regard, Hors compétition et Séances de Minuit, Séances Spéciales, Courts métrages, Cannes Classics), Quinzaine des Réalisateurs et Semaine de la Critique.
Le jury présidé par Agnieszka Holland et composé de Iryna Tsilyk, Pierre Deladonchamps, Alex Vicente et Hicham Falah décernera son Prix  samedi 28 mai à 11h au Salon des Ambassadeurs.

L’Œil d’or figure désormais sur la liste officielle des prix éligibles à la catégorie long-métrage documentaire de l’Académie des Oscars.

Rencontre Pro de l’Acid en partenariat avec La Scam

Lundi 23 mai à 15h30
Entre audiovisuel et cinéma, quels choix de production pour les documentaristes ?

Loin de leurs pratiques, dès l’écriture, les cinéastes documentaires sont confrontés à un choix de production : œuvre cinéma ou œuvre audiovisuelle ?

Une rencontre modérée par Hervé Rony (Scam), en présence des cinéastes Julie Bertuccelli (sous réserve) et Reza Serkanian, et de Fabrice Puchault (ARTE). 

Temps forts de la Scam au Doc Day, mardi 24 mai

Le Doc Day est organisé par Cannes Docs-Marché du Film, avec le soutien de Doc Alliance et Participant, et en association avec l’Œil d’or, DAE – Documentary Association of Europe, le CNC, l’ACID et Unifrance.

Rencontres créatives vers l’inconnu – Réaliser Polaris de Ainara Vera (ACID Cannes 2022)

L’histoire de deux sœurs, Hayat et Leila, dont les vies opposées vont se réunir à l’occasion de la naissance d’un enfant. Une histoire de famille et de résilience, avec l’Arctique pour toile de fond.
Une rencontre animée par Marion Schmidt (Co-fondatrice de DAE) en présence de la réalisatrice Ainara Vera et des producteurices Clara Vuillermoz (Point du Jour – Les films du Balibari) & Emile Hertling Péronard (Ánorâk Film).
Le film, lauréat de la bourse brouillon d’un rêve de la Scam et de l’IdfaAcademy,  sera projeté en clôture du DocDay.

Entretien avec Agnieszka Holland

La cinéaste et présidente du Jury de l’Œil d’or 2022 échangera avec Pauline Durand-Vialle (Directrice générale de la Fédération européenne des réalisateurs d’écran).

A l’occasion du 90e anniversaire de la disparition du journaliste, le Prix Albert Londres lance son podcast, produit par Wave audio.

« Albert nous parle » évoquera le parcours de ce grand journaliste, à travers la lecture de ses articles par des grands noms de la scène artistique.

Écouter, déguster la langue du journaliste Albert Londres. S’il ne fallait qu’une seule raison à la création d’un podcast évocateur de la trajectoire du reporter, celle-là se suffirait déjà à elle-même. Son style, son art du récit, sa volonté donner à voir les « invisibles » et de témoigner de son époque ont fait sa singularité, explique la place que tient encore Albert Londres dans le monde du journalisme.

Le style d’Albert Londres
1er épisode lu par André Dussollier

Engagé au quotidien Le Matin, Albert Londres devient en septembre 1914 reporter de guerre. Il est envoyé à Reims alors que les Allemands pilonnent la cathédrale. Avec son papier « Ils bombardent Reims », Londres donne à voir et faire vivre à tous ces lecteurs ce moment d’une extrême violence. Son style nous entraine, ses yeux sont les nôtres …. Un grand reporter est né.

L’intégralité de la série sera disponible à l’automne.

Au moment même des adieux, le monde a pu voir les images qui témoignent de la violence des événements. Le cercueil de la journaliste Shirine Abou Akleh, sortait de l’enceinte de l’hôpital Saint Joseph de Jérusalem lorsque la foule venue lui rendre un dernier hommage a été brutalement dispersée par les forces israéliennes.
Comme un accablement supplémentaire, une volonté de vérité hurlante, après la mort tragique de la reporter américano-palestinienne d’Al Jazeera.
C’était le 12 mai dernier lors d’un raid israélien qu’elle couvrait. Une balle au visage alors que la journaliste arborait pourtant la mention PRESSE sur son gilet pare-balles.
Cet événement s’inscrit tristement dans une longue liste de violences contre la presse en Israël-Palestine. Il intervient près d’un an jour pour jour après le bombardement de la tour Jalaa, où étaient situés les bureaux de l’agence AP et d’Al Jazera dans la bande de Gaza.
Seule une enquête indépendante permettra de déterminer l’origine du tir et d’éviter qu’une telle horreur ne se reproduise.
Le Prix Albert Londres partage cette même exigence de vérité. La journaliste documentait depuis si longtemps les événements du conflit israelo-palestinien. Reporter de terrain, elle témoignait en œuvrant pour l’établissement des faits. Cette mort doit à son tour être documentée par une instance de justice indépendante. On ne saurait s’en tenir à la dénégation de versions contradictoires, et à terme au silence.

photo Aljazeera

« Cher Jean-Louis,
Tu viens de nous faire un bien sale coup.
A la veille de la publication de ton dernier opus sur « ce qui fait le réel » que nous t’avions demandé d’écrire pour nourrir nos colonnes et nos pensées, tu meurs.

Et ce n’est pas du cinéma.

Pilier des Cahiers, issu de ce grand sud qui t’avait vu naître sur l’autre rive de la Méditerranée, exégète des bouillabaisses politiques marseillaises et auteur de maints autres contes, toi, le documenteur revendiqué, le cinéaste qui nourrissait de pensée nos pratiques, tu allumais des lumières dans nos têtes.

Je vais te lire encore et encore.
Je vais revoir tes films.
Nous avons encore tant à apprendre de toi.
Tu es mort pour de vrai.
Mais il est tout aussi réel que tu vas vivre encore des lustres dans nos esprits.
Merci à toi, Camarade Jean-Louis, de nous avoir offert ces dernières lignes.
Pour nous, tu es immortel. »

Rémi Lainé.

 

 

Qu’est-ce qui fait le réel ? Comment le cinéma le transpose-t-il ?
Voici les dernières réflexions que nous livre Jean-Louis Comolli, explorant le lien entre réalisation et « art de mentir vrai », comme le dit Aragon.

Ce que nous appelons « réel », selon moi, ne se transpose pas.

Les cinéastes, comme les autres artistes, ont affaire aux réalités qui font ce monde. Mais le cinéma est une machine à artificialiser ce qu’elle enregistre des réalités de ce monde. Comme la photographie, comme la peinture, elle nous invite à passer d’une réalité à trois dimensions (vision binoculaire) à une représentation de cette réalité à deux dimensions (largeur et hauteur : vision monoculaire). Manque la 3ème dimension, celle de la profondeur, du relief, des plis de la matière. La peinture du Quattrocento avait répondu par la mise en œuvre de la perspective dite « artificielle », qui donne l’illusion d’une profondeur, d’un relief, d’un étagement dans l’espace. Mais c’est une illusion : comme l’écran de la salle de cinéma, la surface d’une peinture est plate. Et d’ailleurs tous les écrans sont des écrans plats.

Le cinéma est une machine à artificialiser ce qu’elle enregistre des réalités de ce monde.

Jean-Louis Comolli

Ce qu’on nomme « réel » se trouve donc aplati dans un film, dans une peinture. C’est donc autre chose : un artefact, le produit d’un artifice. Tout ce qui est projeté ou engendré par un écran est artificiel (l’un des antonymes de réel). Comme le dit Christian Metz : « Tous les films sont des films de fiction » (i.e. les “documentaires” aussi). C’est-à-dire qu’ils sont fondés sur un leurre, celui de la profondeur, qui est une illusion conventionnelle (une fiction) acceptée par les spectateurs. Les films ne poussent pas sur les arbres. Ils sont fabriqués par des femmes et des hommes.

Il n’empêche. L’artificialisation des représentations du monde par le cinéma, du fait même de son réalisme plus ou moins naturaliste, implique un état naturel du monde visible par le système optique humain, — état non transposé artificiellement. Le passage du visible par la machine cinéma opère cette transposition et met fin à l’apparente immédiateté de la vision humaine, la faisant passer par une série de relais optiques (lentilles, filtres, cadres, etc.) et de délais techniques.

Cent trente ans de cinéma, de circulation des films dans le monde entier, l’arrivée partout de la télévision (un cinéma minoré, réduit, miniature, mais tout de même la plupart du temps, réaliste) a transformé de plus en plus le monde visible en monde filmé. L’artificialisation des espaces naturels en est le meilleur exemple. Pour celles et ceux qui filment, l’hyper-présence de l’artificiel menace de fausser toute tentative de filmer une réalité quelconque sans la trahir.

La plupart des choses visibles aujourd’hui, y compris les êtres humains, sont déjà artificialisés par les flux d’images en circulation permanente. Une telle pression de l’artificiel sature notre rapport au monde visible. Le désir d’aller vers un peu de réel devient un besoin qui nous rassure sur la réalité de notre être au monde. Vivre toujours dans l’artifice finit par devenir insupportable. Le cinéma, summum de l’artifice, gagne en force et en crédibilité s’il retrouve le contact avec les réalités, avec le réel. Mais comment ? On peut faire comme Ingmar Bergman (Persona) et truquer la bande image pour qu’elle paraisse s’arrêter et se fixer sur une image, laquelle, comme il arrive dans le monde réel, est vite brûlée par la chaleur du projecteur. Un « accident » (= un coup de réel) suspend l’illusion et nous fait apercevoir le fondement machinique des images projetées.

C’est à travers des couches d’artifices que nous croyons découvrir une réalité vraie.

Jean-Louis Comolli

« Réel » peut être défini comme ce qui fait obstacle au bon cours de la projection et perturbe le déroulement mécanique du film, nous faisant soudain prendre conscience que c’est à travers des couches d’artifices que nous croyons découvrir une réalité vraie. La pellicule se déchire sur l’écran mais elle tourne toujours dans le projecteur.

Dans le même sens, on peut qualifier d’intervention du « réel » les différentes impossibilités qui empêchent de filmer. Les interdictions, les législations, les polices, ne cessent des mettre des bornes au désir de filmer : ces limites témoignent du cadre réel d’exercice du cinéma. C’est d’ailleurs pourquoi des situations « infilmables » en documentaire sont transposées en fiction. Les innombrables « morts » qui peuplent les films de fiction sont toutes des morts simulées, et les spectateurs le savent bien. Très vite, il a été interdit de filmer, par exemple, des décapitations ou des pendaisons réelles, pourtant légales, mais considérées comme obscènes et perverses, parce qu’elles étaient vraies.

En conclusion, au cinéma, le désir, le besoin de vérité, ne peuvent passer que par l’artifice et le mensonge. C’est le cas de toutes les représentations. Aragon avait trouvé cette formule, « le mentir vrai » : c’est une définition du cinéma. Et, dans « Pourquoi tout n’a-t-il pas déjà disparu ? » (2007), Jean Baudrillard écrit : « Derrière la réalité virtuelle sous toutes ses formes (télématique, informatique, numérique, etc.), le réel a disparu — et c’est cela qui fascine tout le monde. »

Au cinéma, le désir, le besoin de vérité, ne peuvent passer que par l’artifice et le mensonge.

Jean-Louis Comolli

Critique de cinéma, notamment aux Cahiers du cinéma où il fut rédacteur en chef, Jean-Louis Comolli poursuit en parallèle une carrière de réalisateur de documentaires. Tout au long de sa carrière, il a défendu et théorisé le cinéma documentaire. Son dernier ouvrage, « Jouer le jeu » vient de paraître aux éditions Verdier.

La Scam affirme la place singulière des auteurs et des autrices dans la société. Astérisque en est le porte-voix.

Comment transposer le réel ?

Philippe Pujol - Crédit Photo Benjamin Géminel / Han Lcas

#1 « Miroir Brisé » par Philippe Pujol

Nadia Nakhlé, autrice, dessinatrice, réalisatrice - photo : Raffard - Roussel
Nadia Nakhlé, autrice, dessinatrice, réalisatrice - photo : Raffard - Roussel

#2 « S'inspirer du réel pour en élargir l'horizon » par Nadia Nakhlé

Stefano Savonadocumentariste, Œil d’or 2018 - photo : Raffard-Roussel
Stefano Savona, documentariste, Œil d’or 2018 - photo : Raffard-Rousse

#3 « Vous voyez quelque chose ? Oui, des merveilles ! » par Stefano Savona

Alexis Pazoumian, Photographe, documentariste, Étoile Scam 2020
Alexis Pazoumian, Photographe, documentariste, Étoile Scam 2020- Photo Raffard-Roussel

#5 « Saisir des gouttes de réel » par Alexis Pazoumian

Gildas Prince Crédit photo Benjamin Géminel / Hans Lucas

#9 « L’aventure du réel » par Gildas Leprince

Raphaël Krafft, journaliste, écrivain - photo : Raffard-Roussel
Raphaël Krafft, journaliste, écrivain - photo : Raffard-Roussel

#10 « Le réel se suffit à lui-même » par Raphaël Krafft

Le jury décerné à l’issue de la Soirée Tendances 2022 le Prix Scam de L’Œuvre institutionnelle à Alexandra Kandy Longuet pour Chasser les dragons et une mention spéciale à Louise Touron pour Rayon X.

Prix de L’Œuvre institutionnelle 2022

Chasser les dragons d’Alexandra Kandy Longuet

59’11 – 2021 – Dérives

Refuge inespéré fait de préfabriqués au cœur d’une cité ardente, la salle de consommation est ouverte chaque jour de l’année. Car il en est de certaines choses qui ne connaissent ni répit, ni repos, ni trépas. On y revient encore et encore car ici, enfin, on est quelqu’un.

Biographie

Diplômée de l’École Nationale Supérieure d’Arts de Paris-Cergy et de l’Université de Paris III, Alexandra Kandy Longuet participe à plusieurs expositions avant de partir pour l’Argentine. Elle se forme ensuite au cinéma en Belgique. As she left, son premier film, reçoit le Grand Prix du Festival Message to Man et est sélectionné dans de nombreux festivals. Elle est lauréate en 2017 d’une Étoile de la Scam pour Nouvelle-Orléans, laboratoire de l’Amérique. Son dernier long-métrage Vacancy reçoit le prix du meilleur documentaire international au Festival de Jihlava en 2019 et une Étoile de la Scam en 2020. Elle réalise également des documentaires radio, pour la RTBF et France Culture.

Mention spéciale

Rayon X de Louise Touron

2’50 – 2021 – Médecins Sans Frontières – Gobelins, l’école de l’image

Une machine à rayon X utilisée par les médecins de MSF parle à travers des radiographies, des blessures et des fragments d’histoires.

Biographie

Née au Cambodge et ayant grandi en Chine avant de finir sa scolarité en France, Louise Touron est une designer graphique numérique touche à tout, fraîchement diplômée des Gobelins en Motion Design, après avoir étudié à l’ENSAAMA Olivier de Serres.

Le jury était composé de :

Stéphan Moszkowicz (lauréat du prix 2021 pour Au cœur du management), Brigitte Bouillot, Gilles Cayatte, Aymeric Colletta et Caroline Swysen.


Le Festival Les Étoiles du documentaire est de retour à Marseille au Cinéma Vidéodrome 2. Au programme : projection de sept documentaires étoilés en 2021 en présence de leurs auteurices, une masterclass et enfin une table ronde professionnelle. Entrée libre.

Des projections seront également organisées pour les détenus du centre pénitentiaire des Baumettes (non ouvertes au public) en partenariat avec l’association Lieux Fictifs.

Jeudi 9 juin

à 17h30 et 20h30 (Vidéodrome 2) : Khamsin de Grégoire Couvert et Grégoire Orio

France – 2019 – 65′ – Stank

Liban, de nos jours. Les traces de la guerre civile sont encore prégnantes. La corruption des partis gouvernementaux se fait de plus en plus insoutenable. Les corps se soulèvent. Les mots se heurtent. Des musiciens venus de différents horizons, issus de la scène d’improvisation libre de Beyrouth, branchent leurs instruments et les font résonner de toutes parts. Au détour de sessions musicales et de discussions à cœur ouvert, le film explore un territoire en perpétuelle tension, où la musique se donne autant comme geste politique que comme dernier refuge.

Vendredi 10 juin

à 14h : Masterclass sur le travail des cinéastes Manon Ott et Grégory Cohen (De cendres et de braises). Animée par Jean Boiron-Lajous.

à 18h (Vidéodrome 2) : Invisibles, les travailleurs du clic de Julien Goetz et Henri Poulain

France – 2020 – 88′ – Story Circus

Facebook, Google, Amazon, Deliveroo, Uber Eats, Airbnb, Tinder… Ces applications rythment notre quotidien et facilitent nos existences. Elles répondent instantanément, « comme par magie », à nos besoins, nos envies, nos désirs. Jusqu’à nous faire oublier que, derrière ces applications se cachent des milliers de femmes et d’hommes qui travaillent jour et nuit à les faire fonctionner. Cette série plonge dans le quotidien de ces petites mains du numérique.

à 20h30 (Vidéodrome 2) : Ayi de Marine Ottogalli et Aël Théry

France – 2019 – 69′ – Ana Films, Alsace 20

Ayi a 50 ans, des yeux rieurs, des cheveux qui lui tombent en bas du dos. Elle vient d’une province rurale de l’est de la Chine et n’a pas le permis de résident pour travailler légalement à Shanghai. Pourtant depuis vingt ans, elle cuisine dans la rue, au cœur d’un quartier voué à une destruction imminente. Ayi et les femmes qui l’entourent bataillent pour gagner leur vie et éviter les Chengguan, la police municipale. Elle incarne le chaos d’une cité ultra-moderne qui œuvre à l’expulsion d’une population non désirée.

Samedi 11 juin à 10h

Table ronde – Le documentaire, de la plateforme à la salle, en passant par les écrans

Animée par Bénédicte Hazé avec Violaine Harchin (Les Alchimistes, société de distribution), Thomas Ordonneau (Shellac, société de distribution / production), Dominique Renauld (Noozy, plateforme VOD de la région Grand Est), Lisa Reboulleau (Tangente Distribution), Alexander Knetig (Arte, responsable des éditions numérique), Amalia Escriva (responsable territoires et création Scam).

à 18h (La Baleine) : Ne croyez surtout pas que je hurle de Frank Beauvais

France – 2018 – 75′ – Les Films du Bélier, Les Films Hatari, Studio Orlando

Bourse Brouillon d’un rêve de la Scam

Janvier 2016. L’histoire amoureuse qui l’a amené dans le village où il vit est terminée depuis six mois. À 45 ans, le cinéaste se retrouve seul depuis la rupture, en plein cœur d’une nature luxuriante dont la proximité ne suffit pas à apaiser le désarroi dans lequel il est plongé. La France, sous le choc des attentats de novembre, est en état d’urgence. Il étouffe d’une rage contenue. Perdu, il visionne quatre à cinq films par jour. Sur des plans issus de plus de 400 films, il a monté, en voix off, le récit autobiographique qui évoque ces jours sombres.

à 20h30 (Vidéodrome 2) : De cendres et de braises de Manon Ott

France – 2018 – 73′ – TS Productions, Flammes

Bourse Brouillon d’un rêve de la Scam

Portrait poétique et politique d’une banlieue ouvrière en mutation, ce film nous invite à écouter les paroles des habitants des cités des Mureaux, près de l’usine Renault-Flins. Qu’elles soient douces, révoltées ou chantées, au pied des tours de la cité, à l’entrée de l’usine ou à côté d’un feu, celles-ci nous font traverser la nuit jusqu’à ce qu’un nouveau jour se lève sur d’autres lendemains possibles.

Dimanche 12 juin

à 18h (Vidéodrome 2) : Le Temps des ouvriers de Stan Neumann et Joris Clerté

France – 2020 – 60′ – Les Films d’ici, Arte France, AB productions

Troisième épisode de la série documentaire Le Temps des ouvriers. De la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1930, le film explore l’évolution de la condition ouvrière en Europe. De l’apparition du travail à la chaîne à la montée du fascisme et du nazisme ; à la parole des historiens répond celle d’ouvriers d’aujourd’hui.

à 20h30 (Vidéodrome 2) : Papa s’en va de Pauline Horovitz

France – 2020 – 61′ – Squawk productions

Bourse Brouillon d’un rêve de la Scam

Pauline Horovitz filme son père depuis 2009. Dans ce nouveau chapitre doux-amer, le héros, ancien médecin « programmé » pour travailler, profite de sa retraite pour devenir acteur. En suivant les premiers pas de cette nouvelle vie émancipatrice, la fille cinéaste regarde sa créature lui échapper…

La deuxième édition du tout jeune Festival Mot pour Mots accueillera les Tête-à-tête de la Scam à la Grande Halle de la Villette, à Paris.
Loin de la foule, le temps d’un week-end, venez bénéficier d’un  instant privilégié,  avec vos autrices et auteurs préférés.

Pour celles et ceux qui aiment la littérature sous toutes ses formes, rendez-vous est pris du 10 au 12 juin prochains à la Villette, à Paris, où se tiendra la deuxième édition du Festival Mot pour Mots cosigné par les rédactions de Télérama, de L’Obs, du Monde et de France Inter.

Autour de cette grande fête littéraire, qui réunira tous les acteurs du monde du livre, des rencontres, des débats, des lectures, des échanges… tout sera mis en place pour faire dialoguer la littérature avec les arts (spectacle vivant, musique et cinéma).

Dans cet esprit de partage et d’amour des mots, le samedi 11 et le dimanche 12 juin, à la Grande Halle de la Villette, la Scam propose de rencontrer son autrice ou auteur favori, le temps d’un tête-à-tête avec Charles Berberian, Christophe Boltanski, Cécile Coulon, Cédric Gras, Kaoutar Harchi, Marie NDiaye, Mathieu Palain et Elene Usdin.

Les inscriptions pour ces tête-à-tête seront ouvertes à partir du 20 mai sur le site du Festival Mot pour Mots, et un tirage au sort, le 5 juin, désignera les gagnants.

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Projection du film « Des hommes » d’Alice Odiot et Jean-Robert Viallet au cinéma Le Majestic Bastille.

Le film sera également diffusé sur la plateforme OCS du 12 mai au 23 mai 2022.

Des hommes
Alice Odiot et Jean-Robert Viallet

2019 – 82′

25 jours en immersion dans la prison des Baumettes. 30 000 mètres carrés et 2 000 détenus dont la moitié n’a pas 30 ans.
Une prison qui raconte les destins brisés, les espoirs, la violence, la justice et les injustices de la vie. C’est une histoire avec ses cris et ses silences, un concentré d’humanité, leurs yeux dans les nôtres.

Sélection ACID Festival de Cannes 2019

Diffusion du film dès le 12 mai sur la plateforme OCS.