« Annie Ernaux: une vérité sensible » par l’historien Pascal Ory

Publié le jeudi 4 janvier 2018


image conception graphique : Catherine Zask En couverture Annie Ernaux - photo Olivier Roller

Portrait de l’autrice de La place, Les années, Mémoire de fille…, lauréate du Prix Marguerite Yourcenar 2017 pour l’ensemble de son œuvre littéraire.
Un texte publié dans la lettre Astérisque n°59

Tribune, Prix et bourses, Astérisque


L’autrice de La place, Les années, Mémoire de fille… est lauréate du Prix Marguerite Yourcenar 2017 pour l’ensemble de son œuvre littéraire.

Dans le panorama de la littérature française contemporaine, Annie Ernaux occupe une place singulière, et le plus singulier est que sa notoriété critique et la reconnaissance qui s’y rattache ne sont pas dues au (vieux) critère moderniste de la « révolution du langage». Non qu’Annie Ernaux n’innove pas, mais son innovation est moins dans l’écriture que dans le rapport qu’elle a su, très vite, établir entre expérience et témoignage – ce que les professeurs à l’ancienne résumaient en « fond» et « forme». Et la résultante de cette relation réussie a un nom: succès public. Ses éditeurs le savent bien: Annie Ernaux a un lectorat nombreux et fidèle.

Dans les premières années de sa vie d’écrivaine reconnue, ouverte en 1974 par la publication des Armoires vides et poursuivie par celles de Ce qu’ils disent ou rien et de La femme gelée, le pacte explicite avec le lecteur est encore celui du roman, alors même que le lecteur en question peut déjà fort bien pressentir, d’un titre à l’autre, la forte charge autobiographique qu’ils recèlent. Le succès venant, la professeure de lettres que l’autrice est devenue va s’affranchir (à côté d’autres affranchissements) de l’affichage romanesque et assumer de plus en plus nettement le projet moins d’«écrire sa vie» que d’«écrire la vie», titre qu’elle donnera au volume de la collection «Quarto» dans lequel, en 2011, elle réunira une douzaine de ses livres, enrichis de divers textes.

Peut-on pour autant rattacher Annie Ernaux à l’école et à la vogue de « l’autofiction», formule lancée un peu après Les armoires vides

par Serge Doubrovsky et que d’autres noms illustreront ? Affaire de mots, dira-t-on, non sans raison. Mais la littérature tout entière est affaire de mots : il demeure un enjeu derrière toutes ces qualifications, bien propres à agacer l’individu individualiste du XXIème siècle, qui refuse de se laisser enfermer dans un tiroir à étiquette. Autobiographie? Histoire de vie? Lectrice de Pierre Bourdieu, Annie Ernaux pourrait être rapprochée par certains de l’«autoanalyse» pratiquée

in extremis par le maître. Mais l’œcuménisme n’est pas le syncrétisme: sociologue ou écrivain, il faut choisir.

Le projet de Bourdieu se veut obstinément scientifique, au point de se briser sur la contradiction insurmontable d’un sujet s’échinant à se transformer en objet, la quête sociologique de soi tentée par l’auteur de L’illusion biographique produisant à l’arrivée (son Esquisse pour une autoanalyse) un texte immanquablement décevant, pour lui comme pour ses lecteurs.

Les livres d’Annie Ernaux, nourrie de l’apport des sciences sociales, s’affichent plus modestes, mais, de ce fait, a priori et surtout a posteriori, plus solides. Ils retravaillent la matière du «carnet » (Journal du dehors, Regarde les lumières, mon amour, La vie extérieure…), et quand l’auteur franchit le pas d’une réflexion explicite sur la mémoire et ses supports, c’est significativement d’image qu’il est question (Les années). Dans cet «œuvre», au masculin, composé de toutes les œuvres parues et à paraître de l’auteure – qui déteste cette formulation, qu’elle réserve à sa vie posthume –, la récurrence de figures et de scènes fondatrices (la mère, le père, la scolarité au lycée et à l’université, la «première fois », l’avortement…) est la meilleure preuve de ce qu’on est bien dans le domaine de cette vérité de soi littéraire qui ne peut faire concurrence à l’entreprise rationalisante de la sociologie puisqu’elle ne se place pas sur le même plan, puisqu’elle accepte de tâtonner, de se répéter ; elle joue plus gros. 

Moyennant quoi, des milliers d’hommes et (surtout) de femmes vont se retrouver dans ce regard sans complaisance porté sur un milieu populaire et provincial à l’entrée des Trente Glorieuses, sur la société urbaine triomphante des transports en commun, de l’hypermarché ou de la ville nouvelle, et, surplombant le tout, dans cette interrogation douloureuse – où Annie Ernaux met ses pas dans ceux d’un Jean Guéhenno (Caliban parle) ou d’un Paul Nizan (Antoine Bloyé) – sur la « trahison de classe» des bons élèves issus de la méritocratie républicaine. Mais plus nombreux encore seront celles et ceux qui accompagneront de toute leur empathie son exploration, ambivalente, de la cellule familiale et du couple. Ces portraits d’une mère (Une femme, Je ne suis pas sortie de ma nuit), d’un père (La place), d’une sœur (L’Autre fille) s’éclairent chez elle par l’expérience de la frustration sexuelle (Mémoire de fille, La femme gelée), de la passion amoureuse (Passion simple, Se perdre, L’occupation), de la désolation des corps (Les armoires vides, La honte, L’événement).

Évidemment, l’audience rencontrée par Annie Ernaux n’a que peu à voir avec les « thèmes » qu’elle serait supposée aborder, ni même avec la finesse d’un projet visant à donner la parole à un « je transpersonnel » (traduisons : un je traversé par tous les nous). Elle tient tout entière dans la correspondance qu’elle a réussi à établir entre ce dont elle nous parle et la manière dont elle le fait, entre un vécu, partagé par une multitude de lecteurs et de lectrices, et un ton, en dernière analyse singulier. Écriture blanche, comme disait Roland Barthes, ou plate, comme elle le propose? Plutôt, peut-être, une affaire de voix: la voix de la fille de l’épicerie de la rue du Clos-des-Parts (Yvetot) quand elle s’astreint – la simplicité est une dure contrainte – à s’adresser, par-delà ses lecteurs et lectrices, à ses parents.

Peut-être l’énergie propre à l’écriture d’Annie Ernaux s’origine-t-elle dans la double honte – comme on parle de double peine – de ses origines et de son nouveau milieu. « Je n’ai pas cherché à m’écrire», dira-t-elle dans son texte de présentation au grand volume «Quarto», «à faire œuvre de ma vie: je me suis servie d’elle […] comme d’une matière à explorer pour saisir et mettre au jour quelque chose de l’ordre d’une vérité sensible». «Une» vérité, pas « la» vérité (du sociologue, par exemple: voir plus haut), et vérité sensible: posons qu’un artiste est cet animal en effet hypersensible qui reçoit le monde cinq sur cinq (version intellectuelle) ou en pleine gueule (version épidermique) et que la matière de l’écrivain-e est une pierre que l’écriture attaque au couteau (métaphore d’Annie Ernaux). Celui qui écrit ces lignes fait profession  d’historien. Il ne peut qu’être « sensible» à cette volonté affichée de, ce faisant, « sauver quelque chose du temps ». Il est assez bien placé pour savoir ce qu’il y a de désespoir dans ce beau programme.

> Lire le texte "Un prix" écrit par Annie Ernaux, à l'occasion du prix Marguerite Yourncenar 2017
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