Lettre Astérisque n°65 :
« Prendre le chemin de l’anormalité »

Publié le mercredi 8 juillet 2020


image conception graphique : Catherine Zask. En couverture Covid Selfie par Julien Donada

L'édito de Laëtitia Moreau, présidente de la Scam

Action Professionnelle, Tribune, Astérisque, action culturelle, Actu2, Agenda


Santiago du Chili, décembre 2019. Dans la nuit noire, un immense slogan projeté sur la façade d’un immeuble brave un État policier de retour, si tant est qu’il ait un jour disparu. « No volveremos a la normalidad, porque la normalidad era el problema », « Nous ne reviendrons pas à la normale car la normalité était le problème ». Voilà comment avec plusieurs mois d’avance, les Chiliens, ou plutôt certains d’entre eux, dans le tumulte des violentes émeutes qui ont secoué le pays, ont tracé la voie. Ne pas reprendre le chemin de la normalité quand celle-ci est anormale. La phrase fait aussi sens pour nous aujourd’hui. Il serait facile, en effet, de mettre sur le dos d’un petit virus tous les maux économiques et sociaux, si ce n’est de la planète, du moins de notre pays. Ces maux étaient là, en germe, latents ou déjà en ébullition. Le virus a joué un rôle de catalyseur, de révélateur, il n’a rien provoqué d’autre que la maladie et la mort. C’est déjà bien assez.

Nous vivons au rythme d’un déconfinement aux contours flous, assorti de la menace d’un nouveau confinement en cas de rebond de l’épidémie. Pas de retour à la normale donc. Or, la normalité pour des centaines d’auteurs et d’autrices depuis une vingtaine d’années, tous répertoires confondus – de la radio à l’écrit, en passant par le journalisme, la photo et le documentaire –, ce sont des revenus en baisse, des statuts de plus en plus précaires et la nécessité de cumuler des activités pour boucler les fins de mois. L’hybridation des statuts a gagné du terrain : auto-entreprenariat choisi ou imposé, Agessa, salaires, revenus accessoires, etc. Le résultat est qu’ils n’entrent dans aucune case.

La Scam, aux côtés des dispositifs proposés par l’État, a très rapidement mis sur pied un fonds d’aide d’urgence doté d’un million d’euros, financé en partie par les irrépartissables. Nous voyons au fil des semaines qu’il est le seul à prendre en compte la diversité et la complexité de nos situations professionnelles. Ce fonds restera accessible jusqu’à la fin de 2020 car les conséquences de cette crise vont se faire sentir jusque-là au moins. Certes, nous nous sommes réjouis de l’annonce d’une année blanche pour les intermittents, mais l’intermittence n’est pas forcément la règle dans notre secteur. Il sera urgent, à la rentrée, de plancher sur la question du statut de l’artiste-auteur prôné par le rapport Racine.

La solidarité entre auteurs est un impératif non négociable et nous avons mobilisé nos ressources pour faire front. Nous nous interrogeons, dans ce numéro d’Astérisque – dont certains articles ont été écrits avant le confinement –, sur la situation de l’ensemble des membres de la Scam. Car, s’il est moins évident que pour la musique ou le spectacle vivant, l’impact du confinement sur nos activités a été très important et perdurera dans la mesure où notre matière première est le réel. L’autorisation donnée par le gouvernement d’utiliser une partie des sommes provenant de la Copie Privée pour financer l’action sociale, notre fonds d’aide, faisait sens dans l’urgence, mais cette dérogation a ses limites et n’est pas tenable dans le temps sauf à pénaliser l’action culturelle. Et ces auteurs et ces autrices qui se tournent vers le fonds de la Scam, ne doivent-ils compter que sur la seule solidarité de leurs confrères et consœurs quand d’autres bénéficient de la solidarité nationale ? La question mérite d’être posée car si la crise se prolonge, si nous ne pouvons pas reprendre nos activités, il faudra bien aider ceux qui ne bénéficient pas de l’année blanche et ne peuvent solliciter aucun autre dispositif d’aide à part celui de la Scam. Se posera alors la question du soutien de l’État.

Il sera tout aussi urgent, dès septembre, d’établir des pratiques professionnelles qui protègent mieux les auteurs et les autrices. Là non plus, aucune envie de revenir à la « normale ». Ne pas avoir de contrat et ne pas pouvoir justifier d’un travail en cours, que ce soit d’écriture, de préparation ou de tournage, nous a rendu encore plus vulnérables. Combien sont-ils dans l’audiovisuel, télévision et radio confondues, celles et ceux qui ont dû batailler, et parfois même se faire aider d’un syndicat, pour obtenir le chômage partiel faute de contrat ? S’il fallait une preuve de ce que nous dénonçons depuis des années, nous l’avons. L’absence de contrat signé au premier jour de travail nous fragilise, un virus l’a mis en évidence. Sur ce point, et c’est vrai dans tous nos répertoires, la contractualisation de nos relations de travail doit être un préalable obligatoire.

Déjà pointent des inquiétudes sur les conditions de la reprise. Les premières pistes de réflexion indiquent, et c’est légitime, que les protocoles sanitaires envisagés vont alourdir la charge de travail et imposer un rythme plus lent. Aurons-nous plus de temps, plus de jours de tournage et de montage par exemple, ou serons-nous contraints de respecter des délais qui ne seront pas tenables ? Autre point d’inquiétude, le télétravail, notamment en montage. L’idée était déjà dans l’air du temps avant la crise, pour une meilleure rentabilisation des hommes et des machines au mépris sans doute de la nature même de nos métiers faits de rencontres, de contacts, d’échanges. Nous assistons depuis vingt ans à une forme de taylorisation, en particulier dans le journalisme et pour certains documentaires où la tendance est de confier chaque étape du travail de réalisation à une personne différente. Cette approche nuit tant à la qualité des œuvres, qui se standardisent, qu’à la qualité de l’information qui est proposée, puisque dans ces conditions il est difficile de défendre un point de vue.

Nous ne voulons pas revenir à la normale quand la normalité est le problème. Il est temps que nos répertoires soient considérés à leur juste valeur, nous existons trop peu pour le ministère de la Culture. Qu’aurait été le confinement sans télévision, sans radio, sans podcast, sans livres, sans vidéo, sans tutoriels, sans nos œuvres : sans nous, en somme ? En ces temps où la réalité dépasse la fiction, nos regards, nos analyses, nos sensibilités, notre capacité à mettre le monde en récit, sont plus que jamais nécessaires.

Plusieurs grandes voix, plusieurs regards hors du commun de notre famille nous ont quittés, victimes de la pandémie. Nous saluons ici leur mémoire et nous adressons nos confraternelles condoléances à leur famille. L’écrivain chilien Luis Sepúlveda fait hélas partie de ceux-là, il s’est éteint le 16 avril dernier à Oviedo en Espagne. Monument de la littérature, certains mots du Vieux qui lisait des romans d’amour résonnent pour toujours comme un hommage au travail des auteurs et des autrices : « Il prit la direction d’El Idilio, de sa cabane et de ses romans qui parlaient d’amour avec des mots si beaux que, parfois, ils lui faisaient oublier la barbarie des hommes. »

Au sommaire

Un statut en berne, des auteurs à la peine - p°6
Statistiques d’un désastre annoncé - p°8
Audiovisuel : quelles priorités législatives après la Covid ? - p°10
Portrait de Manon Ott - p°15
Tribune libre : Utopies de radio - p°18
Nulla dies sine Gallica - p°22
Étude : La traduction audiovisuelle sans langue de bois - p°24
Point de vue : Pour qui travaille le journaliste ? - p°26
État des lieux : Le goût de l’audio - p°30
Palmarès 2020 des Prix Scam - p°34
Les Étoiles 2020 de la Scam - p°36
La Scam en chiffres - p°38


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